Iels n’ont jamais vu le Kremlin, ni même ne sont allé-es en Russie, d’ailleurs, mais cela ne les a pas empêché-es de faire voyager le public dans au sein de ce pays. C’est sur une adaptation du roman Moscou-Petouchki de Venedikt Erofeïev que le metteur en scène Yan Walther a décidé d’aborder la Russie d’aujourd’hui et son climat social. Le spectacle a été joué du 19 au 23 octobre 2026.
Ce matin encore, Venitchka se rend à la gare le sang plein d’alcool. Il va voir la femme qu’il aime, et son enfant aussi. Toutefois, son état ne s’améliore pas, et malgré les recommandations de ses deux anges gardiens, qui apparaissent au public comme des figures presque magiques, il ne semble pas avoir pour projet d’arrêter de boire. On pourrait croire, au premier abord, que Venitchka n’est qu’un pauvre homme qui ne connaît que l’alcool ; il s’agit pourtant d’un écrivain qui semble avoir une petite renommée. À bord du train, il discute avec d’autres passager-ères, iels boivent ensemble.
En buvant, iels échangent sur leurs vies personnelles, leur passé, mais aussi le présent. Iels s’ouvrent et disent ouvertement ce qu’iels pensent. Mais un jeune garçon visiblement étudiant au lycée, passager lui aussi, semble surpris et même choqué par ces propos. Parler de « l’opération militaire » Ukraine comme d’une guerre, faire référence au Lac des Cygnes comme symbole de changement politique important lui apparaissent comme des crimes. Ce jeune est le seul personnage qui ne boit pas (ou du moins pas de manière volontaire) et marque une différence notable avec les autres en ce qu’il est le seul qui semble adhérer aux discours politique. Comment comprendre alors le rôle de l’alcool ? Dans la pièce, il apparaît comme un moyen d’échapper à sa condition réelle, d’oublier ses problèmes, mais il permet également de rire de toute situation, de tourner en dérision des sujets socio-politiques. Lorsque les passager-ères du train régional Moscou-Petouchki boivent, iels signent une forme de pacte imaginaire et s’accordent pour parler de manière libre de sujets interdits. L’alcool devient une forme d’arme contre la censure.
Si, comme dit précédemment, l’alcool permet d’oublier ses problèmes, ceux-ci ne sont jamais bien loin. En effet, ils apparaissent comme toile de fond, et ce au sens figuré comme au sens littéral, puisque c’est sur le fond de la scène, sur une sorte de rideau, que sont diffusées différentes vidéos, et derrière ce fond que certains personnages de l’imaginaire de Venitchka prennent forme. Si affirmer que c’est l’alcool qui leur donne vie est impossible, on peut toutefois affirmer que chacune des apparitions interagit avec celui-ci, y faisant référence directement pour dire à Venitchka de ne pas boire, ou en montrant des images altérées de la réalité qui se déroule sur scène.
Si les images sont altérées, il en vient presque à se demander si ce que nous voyons, en tant que spectateur-x-ices, a bel et bien lieu. Tout comme les apparitions spontanées, Venitchka nous voit et interagit avec nous à différentes reprises, nous donnant alors un rôle dans cette histoire. Ainsi donc somme-nous des apparitions ? Plus déroutant encore, les passager-ères du train sont-iels de véritables personnes ? Ne s’agit-il pas en réalité d’imaginations aussi ? Tant d’éléments que l’on retrouve brouillés par l’ébriété. De plus, c’est au travers de l’alcool, et donc par cette toile de fond littérale, que les critiques au gouvernement russe deviennent saillantes et prennent leur importance. L’alcool forgerait alors une sorte de lieu imaginé dans lequel les accusations, d’ordinaire interdites, fusent, sans avoir à penser à quelconque représailles. Revenons-en alors à l’affirmation de base, « Je n’ai jamais vu le Kremlin », et réfléchissons à son sens plus profond. Venitchka, bien qu’habitant à Moscou, n’a jamais vu le Kremlin, ou plutôt jamais tel qu’il l’imagine dans sa réalité rêvée, sa réalité alcoolisée. Le Kremlin apparaît comme le symbole d’un pouvoir répressif, et non pas celle celui d’un lieu de liberté, tel que Venitchka l’espérerait.
Le spectacle est à retrouver :
- Au Théâtre Benno Besson le 5 novembre
- Au Casino Théâtre de Rolle du 12 au 13 novembre
- Au Spot à Sion le 19 novembre