21 janvier 26

Reconnaître les compétences des experts locaux

Communiqué de presse

L’expertise scientifique des spécialistes locaux est essentielle pour la recherche sur le comportement animal, mais elle est souvent mal reconnue et sous-estimée. À partir de recherches menées à la station de conservation de Budongo (Budongo Conservation Field Station), en Ouganda, l’ancien membre du PRN Evolving Language Adrian Soldati, chercheur invité à l’Université de Zurich, a exploré le phénomène dans une étude publié dans le journal Proceedings of the Royal Society B.

Dans les stations de terrain, les assistants de terrains locaux ont des compétences et connaissances scientifiques hautement spécialisées, sur lesquelles les chercheur-ses internationaux-ales en visite se reposent fortement. À la station de conservation de Budongo, en Ouganda, les assistants de terrains locaux comme Bosco Chandia (dans la photo d’illustration) sont des experts pour reconnaître et comprendre les vocalisations et les comportements des chimpanzés sauvages. 

Les chimpanzés produisent des cris forts et caractéristiques, les «pant hoots», qui se diffusent sur de longues distances, à travers la forêt dense. Ces cris contiennent de nombreuses informations acoustiques, notamment sur l’identité de l’émetteur et de ce qu’il fait, et ils sont utilisés par les chimpanzés pour coordonner les déplacements avec des membres du groupe éloignés. Les chercheur-ses s’appuient régulièrement sur ces cris pour localiser, traquer et surveiller les animaux. Dans cette nouvelle étude, les auteur-es montrent que les spécialistes locaux sont bien plus précis que les chercheur-ses internationaux-ales pour identifier les chimpanzés individuellement, ainsi que leur âge, leur sexe et le contexte comportemental dans lequel les cris entendus sont émis.

Experts en analyse de vocalisations et comportements

Les assistants de terrain locaux de la station de conservation de Budongo, qui ont passé de nombreuses années à observer les chimpanzés chaque jour, ont été invités à écouter des enregistrements de «pan hoots» et à identifier plusieurs caractéristiques clés de l’émetteur sans informations additionnelles. Leur performance a ensuite été comparée avec celle de chercheur-ses internationaux-ales qui travaillaient sur le même site, à celle d’assistants en formation, et à celle de participant-es sans expérience avec les chimpanzés.

Les résultats étaient frappants. Les assistants de terrain locaux identifiaient les chimpanzés d’une communauté de 73 individus bien plus précisément que les chercheur-ses internationaux, atteignant une précision moyenne d’environ 50%, contre 10% pour les autres. Ils parvenaient également mieux à identifier l’âge et le sexe de l’émetteur, et le contexte du cri. 

Fait important, la précision augmentait avec les années d’expérience, soulignant la valeur d’engagement à long-terme, sur le terrain, pour étudier les animaux. «Cette capacité est le résultat d’années d’observations systématiques et d’apprentissages», dit Adrien Soldati, l’auteur principal de l’étude.

«Il y a un intérêt croissant pour l’utilisation de l’intelligence artificielle pour décoder les signaux animaliers, mais les scientifiques et les assistants de terrain locaux comprennent en réalité depuis longtemps la communication animale», commente l’auteur. Même si un algorithme peut identifier des motifs dans les vocalisations, il n’était pas dans la forêt, suivant les animaux avant et après qu’ils crient. «Les assistants de terrain peuvent intégrer les informations vocales dans une compréhension constamment mise à jour des relations et des interactions sociales

Une connaissance sous-reconnue

Bien que ces compétences représentent l'un des domaines de connaissances scientifiques fondamentaux indispensables à la conduite de recherches de terrain de haute qualité et à long terme, elles restent souvent implicites ou sous-estimées. «Cette capacité est remarquable et mérite plus de reconnaissance en tant qu’accomplissement scientifique aussi», argumente Soldati.

Au-delà des résultats empiriques, l’étude soulève des questions plus larges sur comment la connaissance scientifique est produite et créditée. Les assistants de terrain locaux jouent un rôle central dans la recherche à long-terme de la faune sauvage à long-terme, contribuant à la collecte de données, à la formation, et la continuité du travail sur le terrain sur des décennies. Pour Guillaume Dezecache, auteur senior de l’étude et chercheur directeur à l’Institut National Français pour le Développement Durable, «en primatologie, le travail des assistants de terrain n’est pas toujours reconnu

En rendant cette expertise explicite et mesurable, les auteur-es veulent encourager les instituts de recherche de reconnaître plus pleinement les spécialistes locaux comme des partenaires scientifiques. «Cette étude contribuera, espérons-le, à leur implication plus systématique dans le processus de recherche, dès la conception des études», ajoute Dezecache. Le faire pourrait améliorer la qualité des données, de réduire la dépendance aux visites sur le terrain de court-terme, diminuer l’empreinte carbone de la recherche, et promouvoir des pratiques scientifiques plus équitables et durables.

 

Communiqué de presse par le PRN Evolving Language