Il y a 4 ou 5 ans, je me considérai comme quelqu’un d’assez lucide, aux idées claires, sur le qui-vive et ancrée dans ma routine. Je n’étais pas forcément l’élève modèle, mais je me débrouillais bien. Puis, un jour, quelque chose de terrible a fait irruption dans ma vie, progressivement, insidieusement…
…Les reels (Instagram et YouTube).
Ces petites vidéos courtes, de quelques secondes ou minutes seulement, abordant des thèmes aussi aléatoires que pertinents selon les recommandations de l’algorithme taillé à mes intérêts les plus niches. Ce fut une dégringolade dont je vois aujourd’hui, en comparaison, les conséquences : mon travail est régulièrement interrompu par des distractions, mon cerveau à toujours à l’affut pour pêcher de la dopamine disséminée dans des contenus de plus en plus stimulants.
Trop stimulant.
Au fil des scroll, j’ai mal à la tête, mais je ne peux pas m’arrêter. Chaque nouvelle vidéo chatouille ma curiosité naturelle – mais surtout, humaine.
Cette curiosité insatiable et cette recherche de gratification instantanée, quasiment primale chez l’humain, les grandes entreprises technologiques comme META la connaissent très bien. Elles l’étudient de très près et veulent la rentabiliser au maximum.
Prenons Instagram (mon premier vice) : c’est une application fondamentalement gratuite d’usage. Mais pour faire de l’argent, META mise sur les publicités placées entre les contenus visionnés (story, reels, fil d’actualité, etc). Dans la pratique, plus META parvient à vous retenir sur sa plateforme, plus vous serez exposés à de la pub - et par conséquent, plus l'entreprise encaisse de jolies sommes de la part des sociétés qui la paient pour y exposer leurs produits. C’est ce qu’on appelle l’économie de l’attention, terme inventé par Herbert Simon puis repris par Michael Goldhaber pour l’appliquer à internet à la fin des années 90s.
Mais comment META parvient-elle à nous happer dans un tel fil de scroll infini ? Grâce à un algorithme : un système de recommandation basé sur l’IA proposant un contenu ajusté aux préférences d’un utilisateur selon les contenus avec lesquels il a déjà interagi (like, commentaire, partage, etc.). L’algorithme évolue et s’affine constamment. Il en résulte ainsi un fil d’actualité répondant à une diversité de nos intérêts, même les plus niches. Difficile donc de résister !
Jakub Tłuczek, doctorant en informatique à l’Université de Neuchâtel, le confirme : « si les règles de recommandation des algorithmes sont entièrement automatisées (à quelques exceptions près), elles visent à susciter un engagement élevé de la part des utilisateurs, ce qui peut alors conduire à un comportement addictif chez les utilisateurs vulnérables. »
Diverses études se penchent sur les conséquences de l’addiction aux réseaux sociaux (et par extension, l’addiction au téléphone). L’impact sur les adolescents est notable, car le flux constant de dopamine surcharge leur système de la récompense de leurs cerveau encore en plein développement. (1)
A l’époque, j’avais à peine 20 ans et en plein confinement Covid-19. Pour passer le temps, solution facile : les écrans. On consulte nos réseaux sociaux, surf le web, (quasiment) toutes nos communications se font à travers un écran. Imaginez en plus si on vivait seul-e à cette époque! Voilà donc de nouvelles habitudes prises, scrolling à table ou encore le téléphone en main pour « prendre une pause » entre deux sessions d’étude.
Revenons au présent.
Les confinement est levé et les visages se démasquent. Pourtant, nos habitudes restent orientées autour de la technologie. Les services et démarches en ligne se sont imposés comme la norme. Maintenant, tout peut se faire au téléphone : plus besoin de carte de crédit (Twint); plus de possibilité de payer au guichet de la poste (QR-code, sinon guichet payant); plus besoin d’aller au cinéma (Netflix), etc.
Concrètement, la physicalité des choses se perd. Nos sens ne sont plus aussi engagés qu’avant.
En rajoutant une présence accrue sur les réseaux sociaux, je réalise une chose essentielle, mais terrifiante: mon existence sur cette terre se fait majoritairement online. Des millions d’années d’évolution pour se retrouver à vivre une existance fondamentalement immatérielle..? Le monde abrite tant de merveilles, de paysages, d’expériences encore à vivre – si je restais ma vie le nez scotché aux écrans, la moi de 80 ans serait-elle satisfaite de la vie qu’elle a menée?
Peut-être est-ce une question de personalité, mais cette simple idée me terrifie! Je dis donc STOP. STOP aux écrans. STOP aux réseaux sociaux, STOP à cette vie volée par l’algorithme.
Parce que reprendre le contrôle sur son quotidien, hors écran, a plus d’importance et de pouvoir qu’on ne le pense.
Car pour finir, qui gagne à être distrait en permanence ? Surtout pas vous ni moi. Ces grandes entreprises bénéficient que nous soyons des zombies passifs, biberonnés à la dopamine, à consommer leur produit calibré au millimètre. J’ai réalisé que je ne voulais plus qu’on fasse du bénéfice sur mon dos, au cout de MON temps, MA vie, MES relations sociales, et surtout MA santé.
De plus, à force d’être constamment distrait-e, comment pouvons-nous espérer accomplir nos projets, aspirer à grandir ? Une après-midi de scroll vaut-elle vraiment plus que le plaisir de nos hobbies, des rendez-vous en face à face, ou de l’odeur et la sensation de vraies livres sous nos doigts ?
Attention : je ne prétends pas que la transition offline soit aussi facile à dire qu’à faire, au contraire. C’est tout un système de routine et d’habitudes inconscientes que j’ai dû mettre à l’épreuve et repenser. J’ai dû supprimer Instagram ou YouTube à maintes reprises pour m’assurer que je n’y traînais pas (les reels sont mon immense point faible, on ne voit plus le temps passer !) Mon but est lancé : rester loin des réseaux sociaux pendant un mois entier.
Il est dit que pour changer durablement une habitude, il faut remplacer le comportement indésiré par un comportement aux conséquences jugées bénéfiques. Il me fallait donc trouver une alternative pour répondre au manque de dopamine et occuper mes mains. Etant en master en journalisme, je me suis donc mise à scroller…. Des news. Cela me servait bien au début, mais remplacer 2h de scroll Instagram par des nouvelles pas forcément réjouissantes n’était pas aussi gratifiant (étonnant !)
Ayant réalisé cela, j’ai dû me confronter à quelque chose que j’avais oublié il y a déjà fort longtemps : le silence.
Un silence inconfortable.
A noter que je suis une personne qui fait toujours quelque chose, j’ai du mal à me relaxer. En renonçant à mes moments de navigation et de scrolling, je me suis retrouvée à ne rien faire. Regarder l’horizon, ressentir la froideur du carrelage sous mes pieds, peut-être m’étirer un peu le dos. Ce rien était bizarre au début, mais on s’y fait. Et étonnamment, on ne s’ennuie pas aussi vite que l’on croirait (j’écris cela un peu honteusement j’avoue, j’ai l’impression d’inventer l’eau chaude mais ça m’a réellement surpris sur le moment) !
En outre, pendant une longue session d’étude, prendre ces instants de vraies pauses aide notre cerveau à mieux s’organiser et fonctionner, un peu comme quand on dort (source). Le corps retrouve un certain équilibre et est prêt à mieux repartir. Sans réseaux sociaux, je constate une réelle différence dans ma clarté mentale : davantage de concentration, meilleure mémoire, etc.
Je ne suis cependant pas parfaite. Même après avoir gagné plus de discipline, je replonge parfois lorsque « je vais juste checker un message » (pro tip : bougez vos conversations hors réseaux sociaux si possible, apprenez de mes erreurs). Mais heureusement, lors des journées loin des écrans et pleines d’interactions humaines et enrichissantes, je me rends compte qu’une simple dizaine de reels me font déjà tourner la tête. Mon cerveau n’est plus habitué à un large flux d’information en back-to-back. Et tant mieux… !
Si je devais me comparer à celle que j’étais il y a 5 ans, je peux donc me consoler : ouf, mon cerveau revient à la normale !
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Si tu veux toi aussi tester ta relation avec ton téléphone ou souhaite simplement l’utiliser plus consciemment, voici quelques conseils…
- Alisson
PS : Je ne dis pas qu’il faut absolument bannir tout appareil électronique. Je suis consciente que la vie moderne les requiert pour mener à bien une diversité de tâches quotidiennes (à mon plus grand regret).
1. De, D., El Jamal, M., Aydemir, E., & Khera, A. (2025). Social media algorithms and teen addiction: Neurophysiological impact and ethical considerations. Cureus, 17(1). DOI : 10.7759/cureus.77145