Bunkers et espaces quotidiens

Vers une géographie politique « souterraine »

Programme de recherche sur les (re-)utilisations contemporaines des bunkers militaires et civils

La Suisse est un pays de bunkers. D’un côté, ces ouvrages coulés dans le béton et creusés dans la roche répondent à un objectif de protection de la population civile en cas d’urgence. Témoignant des scénarios d’attaque nucléaire et biochimique de la guerre froide, près de 370’000 abris privés et publics sont aujourd’hui enterrés sous le territoire du pays, représentant une capacité d’accueil de 9 millions de personnes. Bien que la volonté politique et l’obligation juridique de fortification souterraine à vocation civile persiste, les usages de ces lieux se sont diversifiés. Aujourd’hui des abris civils servent d’espaces de rangement, de caves, de locaux de stockage d’archives ou de bricolage, de salle de sport ou de musique. D’autres abris sont mobilisés au sein de dispositifs contestés « d’hébergement d’urgence » à destination de personnes en itinérance ou requérant.e.s d’asile.

De l’autre côté, la bunkerisation du pays est l’héritage de la stratégie du Réduit national, qui avait poussé la Suisse à un travail de fortification militaire massif de la deuxième guerre mondiale jusqu’aux années 1990. Cette stratégie de défense territoriale a produit une géographie militaire à la fois horizontale et verticale qui a ponctué et quadrillé le territoire en surface, tout en l’élargissant en direction du centre de la Terre. Depuis les années 1990, des milliers de bunkers militaires ont été liquidés, vendus et transformés en musées, hôtels, centres de données, caves à vin, entrepôts de fromage, clubs, etc. Or, à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine, plusieurs centaines d’ouvrages militaires ont été retirés du marché immobilier pour être réintégrés à la stratégie de l’armée suisse.

Ainsi, la géographie souterraine fortifiée de la Suisse ne cesse d’évoluer et de faire débat. Répondant à cette problématique, le programme de recherche de l’Université de Neuchâtel poursuit les objectifs suivants :

Objectifs thématiques :

  • Étudier le rôle et la signification des bunkers civils et militaires dans la vie quotidienne suisse actuelle.
  • Analyser les expériences vécues, perceptions, imaginaires et significations symboliques liés aux bunkers (p.ex. en matière d’identité nationale).
  • Questionner les logiques de pouvoir qui s’exercent sur et au travers des bunkers (p.ex. Qui a droit au souterrain ? Quels conflits d’usage ? Etc.)
  • Étudier dans quelle mesure les évolutions géopolitiques, sociales et économiques actuelles influencent l’importance des bunkers militaires et civils, respectivement les logiques d’utilisation des pouvoirs publics et des privés qui en découlent.

Objectifs socio-politiques :

  • Contribuer aux débats relatifs aux opportunités, limites et enjeux associés à la reterritorialisation d’espace souterrains fortifiés.
  • Étudier les conflits et tensions sociétales liés à l’usage du souterrain.
  • Aborder les enjeux juridiques et pratiques ainsi que les risques liés à certaines formes d’usage du souterrain.

Objectifs disciplinaires et théoriques

  • Développer une « géographie du volume », qui théorise et questionne la multi-dimensionnalité des espaces volumétriques du quotidien.
  • Fournir des outils conceptuels qui permettent d’analyser et de problématiser simultanément les dimensions matérielles, aériennes, sémantiques, pratiques et affectives de l’espace en tant que volume.

Approche méthodologique

Plusieurs études de cas fournissent un portrait approfondi de différents projets d’utilisation et de réaffectation de bunkers militaires et civils en Suisse. Sur cette base, il s’agit de tirer des conclusions sur la signification politique, pratique et symbolique des bunkers réaffectés. Il s’agit d’étudier aussi bien des projets de réutilisation commerciales que des projets publics.

Summary

Following the 1995 reform of the Swiss Armed Forces, approximately 13,500 military objects were liquidated, including around 8,000 defensive structures. These included myriad underground facilities, ranging from one-man bunkers to kilometre-long artillery bunkers with subterranean factories, army hospitals and warehouses (Bitterli, Jaquemet, Lovisa, 2017: 18; Schweizerische Eidgenossenschaft, 2021). Most of the subterranean military structures had been built during World War Il and the subsequent Cold War, as a part of the ‘Swiss Réduit’, announced by General Henri Guisan in 1940 (Pike, 2016). The reform thus led to a substantial process of de- and reterritorialization of Switzerland’s military underground, with more than 2000 military bunkers sold to public or private parties to be repurposed for novel usage, from bunker museums and hotels to data centres, cellars for storing wine or cheese, mushroom farms, fireworks depots and social clubs. The war in Ukraine, however, brought this evolution to a halt in 2023, when the Swiss Army stopped selling former military bunkers and suggested rearming some of them for mortar fire.

This research project aims to analyse the roles and meanings of reterritorialized military bunkers in contemporary everyday life in Switzerland. This provides a deepened understanding of the social, economic, legal, ecological, cultural, architectural and military-related opportunities, limits and issues which arise from the reterritorialization of former military bunkers. On a theoretical level, the bunker problematic is taken as a prism through which to develop a truly volumetric human geography and socio-spatial theory, focused on the spaces of everyday life as multidimensional volumes rather than as planar surfaces.

Empirically speaking, the project comprises five case studies, assigned to two PhD students. PhD 1 focuses on bunker reterritorializations that are still anchored in the sites’ initial military purpose, as we see in the case of bunker museums as sites of commemoration and heritagization (case study 1: Association Profortins) and of bunkers that are reterritorialized for novel military meanings and practices (case study 2: Armasuisse Real Estate). PhD 2 focuses on bunkers that are re-territorialized for civil purposes such as arts and accommodation (case study 3: Gotthard bunkers ‘La Claustra’ and ‘Sassa’), ecological preservation (case study 4: bunkers as habitats for bats), and entertainment (case study 5: Escape game in Vernayaz). Each case study follows three methodological pathways: (1) textual analysis of literature and reports, (2) ethnographic non-participant observation and (3) semi-structured qualitative interviews.