Apprendre à développer des argumentations

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Rencontre avec Jérémie Forney, professeur assistant d’ethnologie (boursier FNS)

Malgré un cliché vivace, l’ethnologue ne s’intéresse pas qu’à des peuples lointains et mystérieux. Il peut même s’intéresser à votre assiette. Ou plutôt à ceux qui la remplissent et aux systèmes de production qui les encadre.

Jérémie Forney, Fribourgeois qui a suivi toutes ses études à Neuchâtel, y est revenu en 2015 en tant que boursier du Fonds National Suisse (FNS). Avec projet et budget, il a donc pu monter une petite équipe qui travaille avec lui sur un thème qui lui est cher.

«L’environnement dans nos assiettes? Multiplicité de la gouvernance agro-environnementale»… Le titre de votre leçon inaugurale nécessite quelques précisions.

C’est une façon de synthétiser le thème du projet FNS qui m’a amené ici. Nous nous intéressons aux différentes façons que nous avons, dans une société de type disons «occidental» pour faire simple, de répondre aux enjeux d’ordre environnemental dans la production de l’alimentation. En particulier au niveau de la production agricole.

Nous essayons d’embrasser la grande diversité des moyens mis en place collectivement. D’abord, les politiques publiques. Un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé notamment dans le cadre de ma thèse, consacrée aux stratégies d’adaptation et de résistance des éleveurs laitiers suisse romands aux changements économiques et politique. Autrement dit, à l’arrivée des questions liées à l’environnement dans les politiques agricoles et à la façon dont cela redéfinissait le métier de producteur. Mais beaucoup de changements sont aussi suscités par d’autres acteurs que l’Etat. Il y a les initiatives locales, l’agriculture contractuelle de proximité par exemple. Ou des initiatives dues aux acteurs de l’économie, ainsi les grandes chaînes de distribution avec leurs systèmes de certification à coloration environnementale.

Nous analysons donc comment ces différentes réponses aux enjeux environnementaux se combinent, s’articulent, et comment elles sont gérées au quotidien, par exemple par les agriculteurs, qui sont enchâssés dans différents réseaux liés à ces différentes pratiques.

Cette recherche a-t-elle un but principalement descriptif ou répond-elle à d’autres objectifs?

Il y a au départ le constat d’un relatif échec de cet ensemble de mesures et la volonté d’apporter des améliorations à la situation actuelle. On y apporte souvent des tentatives de réponses à un niveau technique, agronomique, mais très peu à un niveau plus systémique, et donc davantage social.

Les politiques publiques amorcées à la fin des années 90 en Suisse connaissent un grand succès en termes d’adhésion: 98% des agriculteurs suivent ces programmes, c’est un système qui en apparence fonctionne bien. Néanmoins, les organisations environnementales critiquent les résultats obtenus, en matière de biodiversité notamment. Et de l’autre côté, si les agriculteurs adhèrent à l’idée générale, tenir compte de l’environnement, ils ne voient pas toujours la pertinence et les logiques qui se trouvent derrière ce qu’on leur demande concrètement.

Enfant, quel métier rêviez-vous d’exercer plus tard?

J’ai grandi dans un environnement rural, même si je ne viens pas d’une famille d’agriculteurs. A l’école enfantine, il y avait en gros deux groupes de garçons: une moitié voulait travailler sur les chantiers avec de grosses machines, et l’autre voulait devenir agriculteurs. Comme les filles voulaient être coiffeuses ou infirmières… C’était des intentions par défaut, avec les clichés liés à l’époque et au lieu.

Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais fait partie de ceux qui ont un projet clair dès leur plus jeune âge! Le fait que mes recherches actuelles soient liées au milieu rural n’est pas à mettre en relation avec une passion qui remonterait à mon enfance. C’est plutôt une redécouverte, due à un concours de circonstances, au fait que les enjeux – économiques, écologiques, sociétaux – de mes recherches touchent aussi bien au global qu’au local.

Ce qui vous passionne le plus dans la discipline et les recherches qui sont les vôtres?

L’extraordinaire complexité du sujet. Il y a l’importance des enjeux bien sûr – on parle du fait d’alimenter l’être humain à l’échelle planétaire, même si c’est à différents échelons – mais la variété des positionnements, des perceptions des problèmes, des cadrages de ceux-ci, est passionnante. Le nombre de réponses possibles m’obligent à toujours aller plus loin, à remettre en question ce qu’on a pris momentanément pour des acquis.

On retrouve la problématique qui m’occupe à tous les échelons: dans notre pratique individuelle de consommateur comme dans la dimension collective de l’alimentation: un produit de première nécessité qui est aussi un centre de la convivialité. A un autre niveau, si l’agriculture a longtemps constitué la base de notre société, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et pourtant, elle reste un symbole très puissant pour beaucoup de gens: en Suisse, le mythe construit autour des origines paysannes est extrêmement fort et a un impact sur la notion même d’identité nationale. Enfin, au-delà encore, il y a la question transnationale, qui inclut aussi bien les instances de gouvernance internationale que les marchés économiques. Cette thématique est partout, à tous les niveaux.

Un livre qui a participé à vous construire?

A l’adolescence, «L’usage du monde» de Nicolas Bouvier. Et plus jeune, j’ai dévoré les Bob Morane! Pas grand-chose en commun entre les deux, sinon la passion du voyage. Et de fait, j’ai beaucoup voyagé!

Quel est le moteur qui vous anime dans le cadre de votre enseignement?

J’aime beaucoup voir les étudiants progresser. Mon secteur, c’est l’anthropologie environnementale, le rapport entre l’homme et son environnement naturel. Les étudiants arrivent souvent avec des idées assez tranchées. Il s’agit donc pour moi d’amener la complexité dans des points de vue qui sont parfois très marqués par le contexte de chacun, par des croyances parfois un peu trop entières. Sans chercher bien sûr à faire renoncer à des convictions personnelles, il est intéressant de remplacer des à priori par une réflexion plus large et par la confrontation au réel, qui permettront de ne pas simplement poser des affirmations, mais de développer des argumentations.

La musique qui vous accompagne en général?

J’aime la musique baroque ou classique. Une pièce? Je citerais une version du «Dixit Dominus» de Haendel dirigé par Harnoncourt. Ou le «Nisi Dominus» de Vivaldi par le contreténor français Philippe Jaroussky… Je suis touché en particulier par la musique qui a une dimension contemplative. Mais j’écoute beaucoup d’autres choses aussi: avec des ados à la maison, on fait plein de découvertes! Sinon, je chante dans un chœur de village, avec un répertoire se situant entre musique populaire et musique religieuse.

Un moment particulièrement fort pour vous dans le cadre universitaire?

Au début de mes études, le moment où j’ai vraiment découvert la discipline que j’avais choisi d’étudier. Des cours qui tout à coup vous font vous dire : «Oui, je suis content d’être là !» Parce que quand on quitte le lycée, on ne sait pas toujours précisément où l’on va. L’université apporte de nouvelles couleurs.

Je pense aussi à la découverte de la recherche dans sa dimension collective. Lors de mon post-doc en Nouvelle-Zélande, au Centre pour l’étude de l’agriculture, l’environnement et l’énergie, à l’Université d’Otago, nous avions instauré une pause-café accompagnée par le quiz du journal du jour – une vraie tradition là-bas. Tous les matins, nous répondions collectivement à ce quiz, même si cela n’avait rien à voir avec nos recherches, et nous vivions un vrai moment de plaisir, propice au partage et donc à la collaboration !

Interview UniNE 2016

Bio express

Jérémie Forney a suivi toutes ses études à l’UniNE. Il passe sa licence en 2002, travaille ensuite sur différents projets ici et ailleurs, et est engagé comme assistant en 2005. Doctorat en ethnologie en 2010. Puis il collectionnera les bourses FNS : post-doc à l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande,  recherche Ambizione à la Haute école spécialisée bernoise (HAFL), et depuis 2015, il est professeur boursier à l’UniNE et dirige une recherche sur les enjeux environnementaux liés à la production de nos aliments.