Présentation

Depuis le début du XXIème siècle, la numérisation de la musique a conduit à d’intenses transformations au niveau de la production, de la diffusion et de la consommation de musique dans le monde.

Les répercussions de ces changements technologiques varient largement selon les contextes, à l’instar des significations et des rôles de la musique. En s’appuyant sur des débats en cours à propos du développement inégal des technologies numériques et sur les observations de tendances à l’œuvre dans les sociétés d’Afrique centrale, consignées sur le long terme par Alice Aterianus-Owanga, ce projet cherche à déterminer comment les interactions sociales, les pratiques et les médiations créées autour de la numérisation de la musique populaire reconfigurent la participation des classes populaires à la vie publique et les dynamiques de pouvoir dans ces sociétés. Cela renvoie à différentes problématiques de recherches, qui concernent trois dimensions du pouvoir tel qu’il se manifeste à travers la numérisation de la musique dans les sociétés d’Afrique centrale :

  1. Les économies entrepreneuriales : comment la numérisation des mondes musicaux façonne-t-elle de nouvelles économies entrepreneuriales et transforme-t-elle les mécanismes de reproduction sociale, de statut et de prestige dans ces sociétés ?
  2. Socialité et politique au quotidien : comment les activités numériques participent-elles, au quotidien, à la production de la socialité et à la micropolitique à travers lesquelles les citoyennes et citoyens incorporent ou reconfigurent les dynamiques de pouvoir, ou s’en émancipent ?
  3. La religion et l’occulte : quelle agency est donnée aux outils musicaux numériques dans les relations de pouvoir à l’œuvre au carrefour de la religion, de l’occulte et de l’ancestralité ?

En soulevant ces questions, nous nous basons sur des travaux qui ont montré que le consentement, la domination et la participation politique ne s’opèrent pas seulement à travers les partis politiques, les institutions bureaucratiques et la répression militaire, mais aussi à travers les relations ordinaires, la socialité, les techniques du corps et les matérialités (Foucault 1992; Warnier 2007).

Reposant sur des recherches interdisciplinaires concernant la politique et le pouvoir dans les sociétés d’Afrique centrale, vus à travers le prisme de l’anthropologie de la musique, ces problématiques ont été formulées de façon à combler trois lacunes dans la littérature :

a/ le manque de recherche sur le rôle des technologies numériques et de l’entreprenariat économique dans l’établissement de relations entre culture populaire et pouvoir dans les États africains;

b/ la nécessité de disposer de davantage de connaissances ethnographiques sur la participation des classes populaires à la vie publique au travers de la production et de la consommation de musique digitale;

c/ le désintérêt pour les dimensions religieuses et symboliques de l’impact de la numérisation de la musique sur le pouvoir.

Pour explorer ces questions, nous nous appuierons sur des études ethnographiques de la production et de la réception de la musique dans quatre villes du Cameroun, du Gabon et de la République du Congo. Les études de cas ont été sélectionnées pour produire des connaissances empiriques en réponse directe à nos problématiques de recherche. Aussi nous concentrerons-nous sur des phénomènes nouveaux, induits par la numérisation, telles que les formes émergentes d’entreprenariat, l’utilisation populaire des technologies audiovisuelles, la viralité et la marchandisation croissante.

Nous nous appuierons à la fois sur des méthodes anthropologiques traditionnelles telle que l’observation participante et sur des méthodes innovantes, comme les études sur la réception, sans oublier la réalisation de films ethnographiques. En interrogeant les formes culturelles émergentes à l’aide de méthodes mixtes innovantes, cette recherche montrera dans quelle mesure les artistes, les intermédiaires et les consommatrices et consommateurs de musique reconfigurent les pratiques de pouvoir existantes liées aux ressources, à la socialité et à l’occulte, et comment cette reconfiguration remet elle-même en question ou se conforme aux systèmes (locaux et mondiaux) d’exploitation et de domination qui sous-tendent les sociétés d’Afrique centrale.

Nos résultats seront diffusés par le biais de deux films ethnographiques, de deux conférences, d’articles académiques, d’ethnographies et d’un numéro spécial de revue.