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Don José Amor de la Patria

 

Catéchisme politique chrétien

Pour l’instruction de la jeunesse des peuples libres de l’Amérique méridionale

 

Santiago du Chili, 1810

 

Version originale

 

Traduit par Alexandre Frondizi

 


Présentation (à venir)

 


Document

Multitudo autem Sapientium est orvis terrarum.

Sapientie 6 v. 26

 

L’instruction de la jeunesse est l’un des fondements essentiels de la société humaine. Sans elle, les Peuples sont barbares, esclaves et demeurent éternellement sous le joug de la servitude et des préoccupations. Mais, à mesure qu’ils deviennent plus éclairés, les hommes connaissent leurs droits et ceux de l’ordre social, haïssent l’esclavage, la tyrannie et le despotisme, aspirent à la noble liberté et à l’indépendance et, à la fin, y parviennent grâce à de sages et prudentes mesures qui rendent illusoires les efforts et les menaces des usurpateurs égoïstes et intéressés de l’autorité primitive et divine des Peuples. Voici, bienveillant lecteur, l’objet de ce petit catéchisme de questions et de réponses claires, simples, précises et aisément compréhensibles par des enfants de tous âges et conditions. Que la jeunesse acquière des principes qui informeront son bonheur et celui de sa postérité, telle est la glorieuse récompense que j’attends de ce petit travail.

 

Question : Combien y a-t-il de formes de gouvernement, quelles sont-elles et en quoi consistent-elles ?

Réponse : Le premier et principal gouvernement, c’est celui que le suprême auteur de la nature possède sur cette grande machine de l’Univers issue de sa main omnipotente. Il la dirige et la conserve dans un admirable concert qui effraie le philosophe. Il veille sur les affaires humaines. Il forme, élève, abat ou détruit les grands empires d’un simple acte de volonté souveraine. Il s’occupe de tout cela comme d’une cause première et universelle, et laisse opérer les causes secondaires, causes immédiates des événements humains.

Parmi les misérables mortels, il y a trois principales formes de gouvernement. La Monarchie est le gouvernement d’un homme de même espèce et origine que les autres hommes, de même forme, essence et substance, et sujet aux mêmes misères et faiblesses. Ce gouvernement est dit modéré et, même si ce n’est pas toujours le cas, celui qui l’obtient – Roi, Empereur ou César – doit respecter les lois et la constitution de l’État.

Le Despotisme, opprobre et honte d’une humanité opprimée et dégradée, est le gouvernement d’un homme qui commande sans autre règle que sa volonté et ses caprices et sans freins qui contiennent ses excès et ses travers.

La République est le gouvernement d’un corps – collège, sénat ou congrès – dont les membres, élus par les Peuple, servent un certain temps. Le gouvernement républicain peut prendre deux formes : l’Aristocratie, dans laquelle gouvernent exclusivement les nobles et les élites, ou la Démocratie, dans laquelle le Peuple se gouverne soi-même et, dans les grands États, par l’intermédiaire de ses représentants ou de ses députés.

Il existe également des gouvernements mixtes qui, comme l’actuel gouvernement anglais et bien d’autres dans l’histoire, empruntent à la Monarchie, à l’Aristocratie ou à la Démocratie.

 

Q : Lequel de ces gouvernements est-il le meilleur pour que les hommes soient libres et heureux ?

R : Le gouvernement despotique est mille fois pire que la peste ; c’est l’ignominie, la dégradation des hommes, esclaves avilis qui le subissent et le permettent.

Le gouvernement monarchique ou d’un Roi qui obéit à la loi et à la constitution est un joug plus léger, mais il pèse néanmoins trop lourd sur les misérables mortels. Le sage auteur de la nature, le Dieu tout-puissant, Père compatissant de tous les hommes, l’a réprouvé comme étant nuisible et ruineux pour l’humanité à cause des solides raisons que son infinie sagesse a avancées dans le huitième chapitre du premier livre des Rois, dont la vérité nous révèle l’expérience combien malheureuse de tous les siècles et de tous les mortels.

Le gouvernement républicain, le gouvernement démocratique dans lequel le Peuple gouverne par l’intermédiaire des représentants ou députés qu’il élit, c’est le seul qui conserve la dignité et la majesté du Peuple. C’est le gouvernement qui rapproche le plus les hommes de l’égalité primitive dans laquelle Dieu tout-puissant les a élevés. C’est le moins exposé aux horreurs du despotisme et de l’arbitraire. C’est le plus doux, le plus modéré, le plus libre et, donc, le meilleur pour rendre heureux les êtres rationnels.

 

Q : Quels sont les inconvénients d’un gouvernement monarchique ou d’un Roi ? Ils doivent être considérables puisque Dieu a lui-même réprouvé cette forme de gouvernement.

R : Le gouvernement monarchique électif possède le désavantage d’exposer l’État à de grandes et violentes convulsions lors d’une élection d’un intérêt d’autant plus grand qu’il dure autant que la vie du Roi.

Les inconvénients sont plus graves encore si, comme en Espagne et dans les autres monarchies européennes, ce gouvernement est héréditaire. Si, comme cela est si souvent arrivé, le Prince héritier vient à être un idiot, un incapable, un tyran, les Peuples devront subir ses atrocités au prix de leurs fortunes, de leurs vies et de la ruine de l’État.

En Monarchie, le Roi est tout et les autres hommes ne sont rien. Ils sont, comme Dieu lui-même l’a dit dans le 17e verset du livre et chapitre cités de la Sagesse, les esclaves du Roi. Le roi se fait appeler maître et exige que les hommes lui parlent à genoux comme s’ils étaient des animaux avilis d’une autre espèce. Le Roi impose et exige arbitrairement des contributions qui ruinent les Peuples et il dissipe le trésor public dans des ostentations vaines et pour ses favoris. Les Rois s’inquiètent moins des intérêts de la nation que des intérêts familiaux pour lesquels ils entreprennent des guerres ruineuses faisant égorger des milliers et des milliers de malheureux mortels. En détenant entre leurs mains le pouvoir, la force militaire et les trésors des Peuples, les Rois deviennent des despotes inhumains. Ils considèrent et traitent les autres hommes, pourtant leurs égaux, comme leur propriété. Ils disent que leur autorité ne provient pas des hommes, mais de Dieu, le seul devant qui ils doivent répondre de leur conduite. Ils prétendent que les hommes doivent se laisser égorger comme des agneaux et n’ont aucun droit de protester ni de s’opposer pas même à des tyrans. Les Rois font les lois qui autorisent ces extravagances et bien d’autres qui ruinent et dégradent les mortels opprimés.

 

Q : Et quels sont les avantages du gouvernement républicain ?

R : Dans les Républiques, le Peuple est souverain. Le Peuple est Roi et, tout ce qu’il fait, il le fait pour son bénéfice, son utilité et sa convenance propres. Ses délégués, ses députés ou ses représentants gouvernent en son nom, sont devant lui responsables de leurs conduites et possèdent l’autorité pour un temps limité. S’ils ne respectent pas correctement leurs devoirs, le Peuple les destitue et les remplace par des hommes en qui il a davantage confiance.

 

Q : N’y a-t-il pas, dans les monarchies, un arbitre pour contenir les Rois dans les limites de leurs prérogatives et pour les empêcher d’abuser de la constitution ? C’est ce rôle que jouaient les Éphores à Sparte ; le grand Juge ou Justice et le privilège de l’union – se confédérer contre le Souverain – en Aragon ; l’insurrection en Crète ; les Parlements en Angleterre ; et les Cortès en Espagne.

R : Les Rois attribuent tous les emplois, dispensent les grâces, disposent à leur guise du trésor public et tiennent à leur disposition les armées et la force. Avec ces irrésistibles moyens, ils peuvent se moquer et se sont d’ailleurs toujours moqué des obstacles que les Peuples opprimés ont voulu opposer à leur despotisme. À Sparte, Cléomène fit exécuter les Éphores et devint un despote. En Aragon, Pierre IV abolit par la force armée le privilège de l’union, et ses successeurs anéantirent la magistrature de Justice. Les Rois de Crète supprimèrent le droit d’insurrection. En Angleterre, Henri VIII utilisa les parlements abattus et dégradés comme des instruments de sa tyrannie, puis Cromwell les écrasa. En Espagne, les Rois détruisirent les Cortès, anéantirent l’ancienne constitution et bâtirent le despotisme sur les ruines de la liberté.

 

Q : Comment, avec tous ces dommages causés à l’espèce humaine, pourrait-on expliquer la formation de tant de monarchies en Europe ?

R : Les Peuples vivaient heureux sous un gouvernement fédéral. Quelques aventuriers audacieux prirent le pouvoir et subjuguèrent les Peuples. Rome eut des Rois qu’elle a chassés en raison de leur tyrannie. Elle établit la République qui s’épanouit pendant de nombreux siècles. Jules César la perturba avec l’armée qu’elle lui avait confiée et voulut la dominer. Brutus et Cassius assassinèrent César au Sénat à cause de cette simple prétention. Mais il n’y a plus de Brutus ni de Cassius parmi les hommes, qui se laissent désormais dominer. Auguste, successeur de César, établit la Monarchie par les armes et avec des artifices. Tibère, Néron, Domitien et d’autres monstres la tyrannisèrent.

Les Goths, les Vandales, les Francs, les Saxons et les Lombards, Peuples barbares et illettrés du Nord, envahirent au IVe siècle l’Europe méridionale, procédèrent à d’horribles tueries et fondèrent les royaumes d’Italie, de France, d’Espagne et d’Angleterre. Ils étaient idolâtres, mais ils se convertirent au Christianisme et se civilisèrent. Chaque caudillo ou général devenait Roi du pays conquis, rasé et détruit, mais son autorité demeurait très limitée. Le Roi avait une faible marge de manoeuvre tandis que la nation ou l’armée pouvaient tout faire. La plupart des monarchies furent fondées par ces moyens – la violence, le vol et les assassinats – et par des moyens équivalents, voire pires que ceux employés par Napoléon pour soumettre les Français, usurper tant de Royaumes, et détruire les derniers havres de la liberté et de la République à Venise, en Hollande, à Gênes et dans les Cantons suisses. Ces Républiques ont été détruites par Napoléon et tous ceux qui le précédèrent dans l’infâme course à la domination, l’avilissement et la destruction des mortels faibles et désunis.

 

Q : Mais, puisque ces monarchies se fondèrent sur la violence et l’usurpation, comment purent-elles se maintenir autant de siècles ?

R : Les caudillos ou capitaines qui asservirent les autres hommes, appelés ensuite Rois, avaient à leur disposition la force et les armes qui leur permirent de balayer tous les obstacles. Leurs prérogatives, en principe limitées, furent par eux puis leurs successeurs élevées jusqu’aux cieux toujours par la force et le pouvoir. Ils rédigeaient des lois par lesquelles ils s’arrogeaient des attributs qui les mettaient au niveau du Créateur et qui avilissaient et dégradaient l’espèce humaine. Ils donnèrent le nom de crime de haute trahison et de lèse-majesté à l’effort, à la tentative, à la pensée même de contenir leur despotisme ou de revendiquer les droits primitifs usurpés. Ils infligeaient l’échafaud, des tourments et les plus épouvantables supplices à ceux qui n’étaient pas des esclaves muets et stupides. Il y avait des hommes pervers qui, séduits par des emplois, des honneurs et des rentes, contribuaient à cette répression. Le pouvoir et les dispositifs militaires achevèrent cette œuvre. Atterrés, dispersés et désunis, les hommes cédaient au règne de la force. Les hommes étaient des esclaves et ne pensaient plus. Ils s’habituèrent à supporter le joug, ils ne se plaignaient qu’en secret de leur accablement et de leur dégradation. Les Rois joignirent l’artifice à la force : ils firent croire aux hommes abrutis que leur autorité émanait de Dieu afin qu’aucun mortel n’ose la contester ni la limiter.

 

Q : Les Rois ne tirent-ils pas leur autorité de Dieu ?

R : Dieu gouverne l’Univers. Étant la cause universelle et première, il autorise tout ce qui advient aux mortels. Il faut dans ce sens le répéter : les choses sublunaires émanent des providences du Très-Haut. Tous les effets naturels procèdent néanmoins de causes secondaires, immédiates et naturelles. Il en est ainsi de l’autorité des Rois et des autres potentats qui gouvernent les hommes.

Dieu, juste et miséricordieux, n’a pu accorder à Bonaparte l’autorité usurpée par la force dans tous les Royaumes d’Europe mais, en tant que cause universelle et première, son jugement élevé l’a permise comme il permet d’autres mauvaises choses. Dans les Royaumes qu’il a volés, opprimés et usurpés, Bonaparte tient l’autorité non pas de Dieu, qui la permet, mais de la force de l’usurpation et du crime. Il la tient des vils esclaves qui l’ont aidé à entreprendre et commettre ses délits. Il la tient enfin des mêmes Peuples qui ont de gré ou de force accepté qu’il les commande et les oppresse. C’est de la même source et des mêmes principes que dérive  l’autorité des autres Rois.

Quand les Peuples formèrent librement un gouvernement, ils préférèrent presque toujours la République. Leurs représentants et mandataires reçoivent alors toute leur autorité du Peuple. Dans les rares cas où, à cause de l’influence des puissants ou d’opinions et circonstances particulières, les Peuples préférèrent la Monarchie et élurent, instituèrent et nommèrent un Roi à qui ils attribuèrent l’autorité de gouverner, ils formèrent une constitution et étendirent ou limitèrent les facultés et prérogatives du Roi afin que ce dernier ne puisse ensuite en abuser. L’histoire de tous les temps est la meilleure preuve de cette vérité. Les Rois tiennent donc leur autorité du Peuple qui les fit Rois, ou qui consentit qu’ils le restent après l’usurpation du pouvoir.

 

Q : Si les Rois et tous les gouvernements tiennent leur autorité du Peuple qui les a institués, les Peuples peuvent-ils les déposer et modifier la constitution pour la faire correspondre au bonheur commun que représente l’opinion ?

R : Lorsque les Peuples ont institué un gouvernement monarchique ou républicain, ils ne l’ont pas institué pour le bonheur d’une seule personne, comme le Roi, ou d’une seule famille. Ils l’ont institué au service du bonheur du Peuple. Le Peuple ayant conféré aux Rois le pouvoir de gouverner peut, comme tout commettant, révoquer leur pouvoir et nommer des gardiens qui correspondent mieux au bonheur commun. Le Roi pouvant être inepte, scélérat ou tyrannique, il n’y a que des hommes fous, stupides et niais qui, au moment de l’institution des gouvernements, ne se seraient pas réservé ce droit sacré, imprescriptible, inaliénable et nécessaire à leur bonheur. Pourvu que cela se fasse au bénéfice des Peuples, des raisons justes et graves peuvent légitimement pousser les hommes à modifier la forme du gouvernement. Ce fut l’avis ou, mieux, la doctrine des Saints, des philosophes et des sages de l’Antiquité que les Rois bannirent de leurs Empires et que leurs vils et flatteurs esclaves passaient sous silence et murmuraient en secret. La force, les trésors et l’aide de Ministres du culte non moins soumis que les autres hommes opprimés contribuèrent à perpétuer l’autorité royale.

 

Q : Et, une fois dissout le gouvernement par la mort ou la captivité du Roi et de toute sa famille, à qui reviennent l’autorité et la capacité d’organiser un nouveau gouvernement ?

R : L’autorité revient au Peuple d’où elle est issue. Elle revient à la source pure et primitive d’où elle émane. Seul le Peuple a l’autorité de nommer ou instituer un nouveau Roi, ou de se donner la forme de gouvernement la mieux adaptée à sa prospérité. Telle est la doctrine présentée comme une vérité incontestable par les Espagnols dans les proclamations, délibérations et manifestes écrits à l’occasion de la perfide invasion de Bonaparte. Ainsi, une fois constatée la captivité des Rois et de leur famille, les Provinces d’Espagne instituèrent d’abord des Juntes provinciales indépendantes les unes des autres, puis une Junte Suprême élue par les voix de toutes les Provinces.

 

Q : La Junte Suprême a-t-elle, selon ces principes, été légitimement autorisée à gouverner en Espagne ?

R : Le fait est indubitable : l’autorité de cette Junte ne pouvait pas provenir d’une origine plus pure que de l’élection générale des Provinces.

 

Q : Avait-elle l’autorité de gouverner l’Amérique ?

R : Les habitants et Provinces d’Amérique n’ont juré fidélité qu’aux Rois d’Espagne. Ils étaient, comme les habitants et Provinces de la Péninsule, les vassaux et dépendants de ces Rois. Les habitants et Provinces d’Amérique n’ont pas juré fidélité aux habitants et Provinces d’Espagne et ne sont pas leurs vassaux ou dépendants. Les habitants et Provinces d’Espagne n’ont donc aucune autorité, juridiction ou tutelle sur les habitants et Provinces d’Amérique. Ils n’ont pu transférer à la Junte Suprême une autorité qu’ils ne détiennent pas. La Junte Suprême n’a dès lors pas pu gouverner légalement en Amérique, sa juridiction a été usurpée comme elle l’avait déjà été par la Junte provinciale de Séville.

La Junte Suprême n’aurait pu gouverner en Amérique que si ses Royaumes et Provinces s’étaient mis d’accord pour nommer des députés les représentant dans cette Junte et pour reconnaître dans l’autre Monde le sommet de leur gouvernement. Mais le nombre de députés devait se répartir en fonction du poids démographique et, la population américaine étant supérieure à l’espagnole, le nombre de députés américains devait être supérieur ou du moins égal au nombre de députés espagnols.

La Junte Suprême ne pouvait méconnaître des vérités aussi évidentes. Elle a exhorté les Amériques à nommer des députés à la Junte comme si elle leur rendait service. Or, ces députés étant en faible nombre par rapport au nombre supérieur de députés espagnols, leur représentation aurait été illusoire pour le bien des Amériques. Leur élection fut différée, retardée ou empêchée par la modification et la répétition des ordonnances royales. Les Américains se sont entre-temps montrés silencieux et indifférents à tous les événements, comme s’ils n’étaient pas des hommes libres doués de raison et de discernement.

 

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Q : Qu’auraient dû faire les Amériques dans ce cas de dissolution du gouvernement monarchique en Espagne pour cause d’emprisonnement des Rois ?

R : Les Amériques forment une partie essentielle de l’Empire espagnol ou, pour être plus précis, elles accueillent bien plus de la moitié de la population totale de l’Empire. En termes de taille, l’Espagne n’est qu’un point par rapport aux immenses possessions d’Amérique. C’est ainsi que la Junte Suprême les a désignées : déclaration injurieuse et insultante qui révèle le point de vue, le mode et le système avec lesquels le gouvernement espagnol regardait et traitait les Amériques. Les Américains sont des hommes libres de droit et non pas des esclaves comme l’ont été les Espagnols d’Europe. Les Américains ont pu et dû former leurs Juntes Provinciales, tout comme en formèrent les Provinces d’Espagne dépendantes de la Junte générale qui accueillait leurs députés. Les gouverneurs d’Amérique ont, comme leurs homologues espagnols, perdu l’autorité et la juridiction que leur avait déléguées le Prince absent. L’autorité pour les nommer et, plus généralement, pour former un gouvernement provincial mieux adapté au bonheur commun est, comme en Espagne, revenue aux habitants, aux Peuples et aux Provinces d’Amérique. Les Américains sont restés muets et aveugles, ils se sont montrés stupides et, au lieu de raisonner, ils se sont laissés gouverner par le fouet et la règle, tels des écoliers.

 

Q : Pourquoi furent alors si maltraitées les Juntes Provinciales établies à Quito et à La Paz en imitation de l’Espagne ?

R : Malheureux Américains, vous êtes traités comme des esclaves. L’oppression dans laquelle vous avez vécu, la tyrannie et le despotisme de vos gouverneurs ont effacé ou étouffé les graines d’héroïsme et de liberté qui germaient dans vos cœurs. Tremblez gouverneurs européens, tyrans oppresseurs, barbares, inhumains. Tremblez dignes descendants des Vandales, des Goths et des Sarrasins. La terrible épée de la vengeance est déjà suspendue au-dessus de vos têtes. Vous, cruels usurpateurs de l’autorité du Peuple, vous avez répandu sur l’échafaud le sang illustre et innocent de dignes citoyens qui réclamaient la liberté de la patrie avec une modération de vous inconnue. Et, pour joindre l’insulte à la tyrannie, vous avez triomphalement diffusé les listes ensanglantées des victimes du patriotisme. Mais, Barbares, sachez que l’homme de cœur est ému et non pas terrifié par ces exécutions. Tremblez Néron d’Amérique, souvenez-vous combien vous avez protesté contre les exécutions du 2 mai à Madrid Les Français assassinaient leurs ennemis, vous assassinez vos concitoyens. Vous, Barbares, n’avez pas non plus pardonné les prêtres et les religieux ni les ministres immédiats du Sanctuaire.

Goyeneche, digne député de Murat, infâme traître à votre patrie, vil exécutant des tyrannies, fuyez à jamais de cette terre que vous avez souillée du sang de vos compatriotes, ou tremblez de votre sort et de votre destin. Infâme destructeur des premiers efforts du patriotisme et de la liberté, recevez la malédiction et l’exécration de tous vos concitoyens.

Soldats défenseurs de la Patrie, trompés ou forcés, vous avez aidé les tyrans et porté les armes contre vos frères. Reconnaissez votre erreur, protégez dorénavant vos concitoyens, retournez vos baïonnettes contre les oppresseurs communs. C’est votre obligation, la désunion vous perdrait avec le temps. Dignes habitants de cette capitale, généreux Chiliens, l’inepte despote qui vous opprimait et vous écrasait avait arraché à leurs familles trois de vos plus dignes citoyens parce qu’ils ne restaient pas stupidement muets comme de vils esclaves. Souvenez-vous du 11 juillet, et sachez que les oppresseurs sont impuissants face à un Peuple qui les veut impuissants. Vous connaissez désormais le chemin : défendez vos frères avec énergie et vigueur, mais faites-le sans perdre de temps et instaurez vite votre Junte provinciale. Cette urgente mesure n’admet plus de retard : les Provinces d’Espagne sont aux mains des Français et la Junte Suprême s’est dissoute.

 

Q : Le Conseil de Régence ne gouverne-t-il pourtant pas à sa place ?

R : Le Conseil de Régence est le fruit d’une révolution violente qui a détruit, écrasé et insulté les membres de la Junte Suprême qui exerçait l’autorité souveraine par élection unanime de toutes les Provinces. Les habitants de Séville, excités par des intrigants, prirent les armes et la Junte Suprême cessa d’exister. Écrasée, insultée et exposée aux plus horribles outrages, elle céda le pouvoir et, dit-on, nomma un Conseil de Régence. Mais cette nomination, à laquelle la Junte avait toujours résistée, a été l’œuvre de la violence, de la force et de la terreur. D’autre part, la Junte Suprême n’avait autorité ni pour procéder à une telle nomination, ni pour modifier une forme de gouvernement que la nation avait accordée par le vote unanime de tous les Peuples, seuls à pouvoir la modifier. Peu importe que le Conseil de Régence soit, comme il le dit dans ses proclamations, reconnu par les Anglais et par le peuple et les autorités de Cadix. Les Gaditans représenteraient-ils la nation entière et les Amériques ? Il y aurait alors une autre révolution dans l’agonisant gouvernement d’Espagne. Ceux qui usurperont l’autorité souveraine diront qu’ils sont reconnus par les habitants de Chiclana ou de Tarifa et leurs magistrats. Voudront-ils alors être reconnus et obéis dans le Nouveau Monde ? Cela serait d’une audace inouïe ! Ils vous regardent, Américains, comme des écoliers ou de stupides esclaves. Ils osent insulter votre modération ou, plutôt, votre patience et votre indifférence face à votre propre sort.

Ils promettent des Cortès à Majorque. Il s’agit toutefois là d’une nouvelle preuve que les Provinces du continent sont perdues. Des provinces dominées par les armées françaises enverront-elles des députés ? Le Conseil de Régence se déplacera à Majorque et peut-être de là à Ibiza. Voudra-t-il vous dominer et vous gouverner depuis ces petites îles ? Telle est l’image qu’il se fait de votre énergie et de votre patriotisme. Il ose tout car il vous croit capables de tout subir.

 

Q : Quel est donc, dans les circonstances actuelles, le parti que doivent prendre les Amériques pour cimenter leur bonheur et leur sécurité ?

R : Même l’Espagne est pleine de traîtres espagnols qui ont plutôt consulté leurs propres intérêts que le bien de la patrie. Les Vice-Rois, les Présidents, les Gouverneurs vous livreront vilement aux Français s’ils estiment que ce moyen infâme conservera leurs autorités, leurs emplois, leurs honneurs et leurs rentes. Ils occultent ainsi la vérité des choses et des événements. Ils veulent que vous soyez des êtres muets et stupides à qui il serait interdit de parler et de réfléchir. Les cruels maturrangos et marins tentent aussi d’endormir votre vigilance, en inventant de faux récits de victoires chimériques. De ces ridicules stratégies se moquent même les Européens d’origine noble qui habitent en frères parmi nous.

Le temps presse chers frères : prenez vos résolutions avant de devenir les victimes d’une invasion étrangère à laquelle vos dirigeants et vos gouverneurs ouvriront peut-être les portes. Libres et illustres Chiliens, l’inepte despote qui vous écrasait n’existe plus. Son despotisme et ses perfidies ont réveillé votre énergie et votre patriotisme. Ses vils satellites, conseillers et complices partiront en fumée dès que vous prendrez la parole et que vous leur ferez enfin comprendre que vous êtes libres.

Le temps presse chers frères, je le répète, le temps presse chers Américains : votre désunion, votre timidité, votre irrésolution, vos préoccupations ont perdu les illustres patriotes de La Paz et de Quito. Si vous ne les aviez pas abandonnés à leur sort, ces martyrs de la liberté et de l’héroïsme n’auraient pas péri sur l’échafaud. La force et le pouvoir des tyrans n’auraient pas triomphé, non, si vous tous, sans jamais douter, vous aviez suivi leurs illustres leçons et fait ce qu’ils firent.

Les dignes, éclairés et guerriers habitants de la cité de Buenos Aires vous offrent de nouveaux exemples d’héroïsme, vous appellent et vous ouvrent les bras. Les despotes, les ennemis de la liberté ne triompheront pas du Peuple nombreux, du Peuple courageux, du Peuple uni, du Peuple de sages dont la force sera vraiment irrésistible si vous, Américains, si vous, Chiliens, ne les abandonnez pas et n’éternisez pas la honte de votre léthargie. Chers frères, abolissez de votre sol jusqu’aux racines du pouvoir arbitraire. Citoyens et patriotes, unissez-vous aux invincibles frères de Buenos Aires par des liens indestructibles et éternels, par la violence du canon et la force des baïonnettes. Identifiez votre intérêt, admirez la perspective de votre bonheur.

Convoquez, chers frères, un cabildo abierto, siégez-y si nécessaire, parlez-y, accordez-vous et décidez de votre sort avec l’énergie et la dignité d’hommes libres. Faites comme à Buenos Aires, formez d’emblée une Junte provisoire qui se chargera du gouvernement supérieur et convoquera les députés du Royaume pour rédiger sa constitution et faire son bonheur. Le Congrès général, représentation nationale de toutes les Provinces de l’Amérique méridionale, s’installera dans le lieu choisi par toutes ces provinces. La division, l’absence d’unité et d’accord est mille fois pire que la perte de la moitié de vos droits ; elle vous ferait perdre tous les droits. Regardez comment le Canada et la Nouvelle Écosse sont sous le joug anglais parce qu’ils ne surent pas trancher à temps, parce qu’ils ne surent pas décider contre les gouverneurs qui les opprimaient. Ils regardent aujourd’hui avec regret et jalousie les autres provinces de Boston et leurs habitants jouir de tous les avantages d’une honnête liberté, s’élever à la haute dignité d’hommes libres et indépendants et devenir riches, puissants et heureux.

Que les marins et voyageurs clandestins, hommes de rien élevés à la vitesse de l’éclair au rang d’hommes d’État, vous disent quels droits et privilèges détiennent les Provinces d’Espagne pour former leurs Juntes que les Provinces d’Amérique ne posséderaient pas pour former les leurs. Vous remarquerez de l’embarras sur leurs visages et qu’ils n’osent pas dire ce que ressentent leurs cœurs. Chers Patriotes, tous les Européens sont à ce stade vos ennemis. Considérez-les ainsi, mais traitez-les en frères et plaignez-les. Mais, si l’un d’eux porte atteinte à vos droits, à vos privilèges ou à votre liberté, érigez sa punition en leçon. Timoléon de Corinthe fit tuer Timophane, frère chéri qui s’opposait à la liberté de la patrie. Brutus se sentait le fils de César qu’il a pourtant poignardé pour la même raison. Soyez prudents et vigilants, épargnez l’effusion du sang de vos frères et concitoyens.

Formez un gouvernement au nom du roi Ferdinand pour le moment où il viendra régner parmi nous. Confiez le reste au temps, attendez les événements. Ce malheureux Prince est digne de la tendresse, de l’affection et de l’estime de tous les cœurs américains. Si le tyran qui n’arrive pas à nous soumettre avec ses atroces et nombreuses légions autorise ce Prince à venir régner parmi nous, si un heureux événement permet à ce dernier de briser ses lourdes chaînes et de trouver refuge chez ses fils d’Amérique, alors vous, Américains, vous lui rendrez les précieux vestiges des possessions que vous lui avez conservés comme un dépôt sacré. Mais alors, instruits par l’expérience de tous les temps, vous formerez une constitution le plus à l’abri possible des abus du despotisme et du pouvoir arbitraire, une constitution qui assure votre liberté, votre dignité, vos droits et prérogatives d’hommes et citoyens et, enfin, votre bonheur. Si les malheurs du Prince et les délits du tyran se poursuivent, le temps et les circonstances seront la règle de votre conduite : vous pourrez alors former le gouvernement que vous jugerez le plus conforme à votre bonheur et à votre bien-être mais, évidemment, sans Rois intrus, ni Français, ni Anglais, ni Charlotte, ni Portugais, ni aucune domination étrangère. Plutôt que de subir le joug de quiconque, périssez.

 

Q : Serait-il mauvais pour nous de reconnaître les Français, les Anglais ou Charlotte et les Portugais ? Ne protégeraient-ils pas nos côtes, nos propriétés et notre commerce ?

R : Est-il nécessaire et décent que nous soyons toujours esclaves ? En reconnaissant les Français, nous reconnaîtrons un tyran intrus et usurpateur qui nous a volé la moitié de l’Empire et courberons l’échine devant. Puisqu’il a volé une moitié, le récompenserons-nous avec la cession volontaire et gratuite de l’autre moitié ? Puisqu’il a dégradé la religion en Europe, lui permettrons-nous de la dégrader en Amérique ? Sommes-nous si incapables d’exister par nous-mêmes et de nous procurer bonheur et bien-être pour penser à courber l’échine devant n’importe quelle puissance étrangère ?

Malheureux frères, vous avez été les plus opprimés, dégradés et avilis des habitants de ce monde et vous le resterez tant que vous n’aurez pas le pouvoir suprême sur votre propre sol. Celui qui ne connaît pas la situation malheureuse des patriotes américains n’a qu’à écouter ce que dit le nouveau Conseil de Régence dans sa proclamation du 14 février 1810. Voici ses mots : « La Patrie déclara dès le début de la révolution que ces possessions étaient une partie essentielle de la Monarchie espagnole. Elles bénéficient donc des mêmes droits et prérogatives. En suivant ce principe éternel d’équité et de justice, leurs habitants furent appelés à participer au gouvernement représentatif qui vient de disparaître, puis à la Régence et bientôt aux Cortès. Ainsi, Espagnols Américains, vous êtes élevés à la dignité d’hommes libres. Vous n’êtes plus comme avant, courbés sous un joug d’autant plus lourd que vous étiez loin du centre du pouvoir, considérés avec indifférence, humiliés par la cupidité et détruits par l’ignorance. Ayez à l’esprit que, en prononçant ou en écrivant le nom de celui qui vous représentera au Congrès national, vos destins ne dépendront plus des ministres, des vice-rois ou des gouverneurs, mais seront entre vos mains... Au moment de choisir votre député, il est nécessaire que chaque électeur se dise : cet homme devra dénoncer et réparer tous les abus, toutes les extorsions, tous les maux causés dans ces pays par l’arbitraire et la nullité des dirigeants et gouverneurs de l’ancien gouvernement. »

Américains, gémissez et maîtrisez l’émotion de vos cœurs. Il a autrefois fallu la déclaration d’un pontife pour que les habitants primitifs du Pays soient considérés comme des êtres doués de raison. La déclaration d’un gouvernement est aujourd’hui nécessaire pour que vous soyez considérés comme une partie essentielle de l’Empire espagnol. Pour que vous vous estimiez élevés à la haute dignité d’hommes libres et pour que vous cessiez d’être ce que vous étiez, c’est-à-dire de misérables esclaves. Le Conseil de Régence ne dit pas tout. Jugez de la vérité qui sort de ma voix.

Ne vous laissez pas, chers frères, distraire par de belles promesses et des confessions arrachées dans la précipitation des circonstances. Vous avez été des colons et vos Provinces ont été des colonies et des comptoirs misérables. On a dit le contraire, mais cette infâme qualité ne s’efface pas par de belles paroles, sinon par une parfaite égalité de privilèges, droits et prérogatives. Par une cruelle et éternelle injustice, le pouvoir, l’autorité, les honneurs et les rentes furent le patrimoine des Européens. Les Américains furent exclus de tous les vecteurs de vertu, ils furent condamnés au travail des mines et à vivre comme des esclaves courbés sous le joug de leurs despotes et de leurs gouverneurs étrangers. La Métropole faisait du commerce de monopole, interdisait que les étrangers viennent vendre ou acheter dans nos ports et que nous puissions négocier dans les leurs et, par cette interdiction éternellement inique et injuste, elle nous a réduit à la plus affreuse misère. La Métropole envoie chaque année des flots d’employés qui viennent dévorer nos richesses et nous traiter avec une insolence et une arrogance insupportables. Des flots de gouverneurs ignorants, cupides, voleurs, injustes, barbares et vengeurs saccagent sans retenue ni crainte puisqu’ils sont parrainés par leurs compatriotes, que les recours sont trop complexes, que le gouvernement suprême est à trois mille lieues, là où ils ont des parents et protecteurs pour les défendre et participer à leurs vols, et enfin parce qu’ils sont Européens et vous Américains. La Métropole nous inflige quotidiennement d’innombrables gabelles, tributs, droits, contributions et impositions qui épuisent nos fortunes sans qu’existent des moyens ou des arbitres pour les atténuer. La Métropole s’oppose à ce que nous possédions des manufactures et même des vignes, elle souhaite que nous lui achetions tout à des prix exorbitants, scandaleux et ruineux. Toute la législation de la Métropole est faite à son profit et à la ruine et dégradation d’Amériques toujours traitées comme un misérable comptoir. Toutes les mesures du gouvernement supérieur ont pour seul objet de prendre l’argent des Amériques et de nous dépouiller alors que nous sommes abandonnés en cas de guerre. Le plan de la Métropole vise à nous réduire à penser exclusivement au travail des mines, comme de bons esclaves et des indigènes d’encomienda, ce que nous sommes réellement devenus à force d’être traités comme tels. La Métropole a voulu que nous allions chercher justice et emplois à plus de trois mille lieues de distance afin qu’à la Cour nous soyons pillés avec une impudence et un aplomb scandaleux et que nous apportions tout l’argent à la Péninsule. Les employés et les Européens viennent très pauvres aux Amériques, et repartent riches et puissants. Nous partons riches en Péninsule, et nous revenons plumés, sans le sou. Comment se produisent ces miracles ? Tout le monde le sait. La Métropole abandonne les peuples d’Amérique à l’ignorance la plus épouvantable, elle ne se soucie guère de leur éducation ni des établissements utiles à leur prospérité qu’elle cherche de plus à détruire. Et, alors qu’elle maintient les provinces épuisées et détruites par des contributions et impôts exorbitants et par le commerce de monopole, elle veut que les instituts de charité et tout le reste soient à la charge des malheureux Peuples. Les trésors qui nous sont arrachés par le biais d’exactions fiscales servent à rétribuer magnifiquement les employés européens, à payer les soldats qui nous oppriment et à enrichir la Métropole et ses favoris. Et il s’agit là non pas de l’œuvre de deux ou trois scélérats ayant abusé de leur mission, mais juste d’une esquisse des maux et des misères qu’un volume entier ne suffirait sans doute pas à énumérer. Il s’est en effet agi d’un système appliqué invariablement par la nation et le gouvernement. Nos pères et grands-pères conquirent ces royaumes à leurs dépens, ils y laissèrent leur sang, leur argent et leurs armes. Ils furent tous des aventuriers qui pensaient nous laisser un héritage abondant et magnifique. Mais, à la place de cet héritage, nous n’avons trouvé que chaînes, vexations et privations forgées dans l’intérêt de la Métropole et par un pouvoir arbitraire.

Américains, tels ont été votre sort et vos malheurs. Tels sont les bénéfices que vous avez reçus de votre Mère Patrie. Si les Français vous imposent leur joug, si les Anglais vous dominent, si vous êtes séduits par Charlotte et que les Portugais vous gouvernent, vos malheurs seront les mêmes, voire plus grands encore. Vous resterez colons, vos trésors finiront toujours dans les mains d’une puissance étrangère, et vous serez éternellement exclus des honneurs, des dignités, des emplois et des rentes. Périssez ou soyez libres, très chers patriotes. Mais, si vous conservez à votre malheureux roi Ferdinand cette précieuse partie de ses possessions en formant une représentation nationale américaine qui la mette à l’abri des tentatives et des vues intéressées des traîtres qui veulent la soumettre à son ennemi, l’intrus roi Joseph, si le Prince parvient un jour à régner parmi nous, les maux, les malheurs, les vexations qui nous oppriment et dégradent partiront en fumée, et un horizon de grandeur et de bonheur viendra récompenser votre fidélité. Le roi Ferdinand lui-même, fort de l’expérience de ses malheurs, sera le protecteur et le promoteur de notre bonheur et de notre bien-être. Vous serez alors suffisamment puissants pour défendre vos côtes et vos territoires et pour protéger le commerce que vous ferez avec tous les royaumes et ports de l’Univers.

 

Q : Ne devons-nous pas faire confiance à la Junte Centrale et au Conseil de Régence, qui nous promettent tant de joies pour l’avenir ? Devons-nous alors croire les Français et Charlotte, qui nous font les mêmes promesses, ou encore les Anglais qui les feront aussi ?

R : Américains, la Junte Centrale et le Conseil de Régence se moquent de vous. Ils veulent votre argent, vos trésors et, au fond, que vous alimentiez un serpent qui a dévoré vos entrailles et qui les dévorera tant qu’il restera vivant. Ils cherchent à vous endormir pour disposer à leur guise de vous à la fin de la tragédie. Ils craignent votre sécession et vous flattent comme des enfants, avec des mots aussi doux que le miel. Mais, si le rétablissement du gouvernement monarchique en Espagne était possible, les mêmes qui aujourd’hui vous appellent frères, vous appelleraient indianos, vous traiteraient à nouveau comme des indigènes d’encomienda, et récompenseraient par l’échafaud et la prison ceux qui auraient osé affirmer qu’ils sont des hommes libres.

Américains, je le répète, la Métropole se moque de vous. Elle dit que vous n’êtes pas des colons ni vos Provinces des colonies ou des comptoirs, mais elle ne vous dit point de tisser des relations de libre-échange avec les nations du monde ni de mettre fin au monopole. Elle dit que vous devez jouir des mêmes droits et privilèges que les Espagnols européens, mais elle ne vous dit point de posséder des manufactures et, comme le voudraient l’équité et la justice éternelles, d’exercer tous les emplois et dignités en Amérique comme les Espagnols le font en Espagne. La Métropole continue au contraire d’envoyer des légions d’employés qui viennent éprouver votre caractère héroïque. Elle dit que du moment où vous cessez d’être esclaves vous êtes élevez à la dignité d’hommes libres, mais il s’agit en fait là de la plus malicieuse des plaisanteries. Patriotes américains, vous vous voyez élevés à la dignité d’hommes libres, mais des ordres sont donnés pour que celui d’entre vous qui paraît suspect aux yeux et aux intérêts de vos maîtres soit arraché à sa famille, transféré de l’autre côté des océans et, cela, sans déposition, convocation ni procès dans son lieu de résidence, seul lieu où il pourrait apporter les preuves de sa défense. C’est, très chers frères, la liberté des esclaves des sultans d’Orient : vous êtes libres mais, si vous parlez, pensez, discutez sur votre état et votre sort, les barbares qui vous gouvernent se jettent sur vous et vous déchiquètent comme des loups affamés. Vous êtes libres mais, si vous agissez selon les prérogatives attachées à ce mot sacré, les atroces vandales vous poussent vers l’échafaud comme ils l’ont fait à La Paz et à Quito.

Chiliens, Américains de tous pays : si vous vous laissez berner, séduire et bercer par ces faux compliments, votre sort est décidé, vous serez éternellement malheureux. Si vous faites confiance à des promesses chimériques et fallacieuses, vous resterez entièrement englués dans la profondeur de vos maux. Les Anglais, les Français, Charlotte et les Portugais ne sont pas moins astucieux et rusés. Si vous accordez du crédit à leurs offres, ils se moqueront de votre crédulité et de votre ignorance et, quand vous vous courberez sous un joug étranger que vous ne pourrez plus briser, il sera trop tard pour regretter votre choix. Ne faites confiance à personne, fils de la Patrie, soyez fidèles à votre roi Ferdinand et conservez-lui à tout prix ses possessions par le biais d’une représentation nationale américaine. Patriotes, vos Vice-Rois et gouverneurs tentent de vous vendre et de vous livrer à l’intrus et usurpateur Joseph Bonaparte. Empêchez les honteux desseins de ces traîtres infâmes. Observez la duplicité et le silence profond qu’ils gardent sur vos destinées et votre sort alors que la Mère Patrie se trouve agonisante et dans les bras de Français pervers. Observez la stratégie criminelle avec laquelle ils tentent d’occulter les malheurs de l’Espagne en rédigeant des récits de triomphes et de victoires chimériques. Ils veulent vous étourdir pour que vous soyez la proie facile de leur trahison et de leur perfidie.

Descendants des Cortés, des Pizarro, des Valdivia, prenez votre parti avec résolution et bonne humeur. Esclaves récemment élevés à la haute dignité d’hommes libres, montrez au monde que vous n’êtes plus ce que vous avez été, que vous êtes désormais émancipés et que vous avez déjà une place politique parmi les nations du monde. Le temps presse, Chiliens et Américains de tous pays. Elío le fou, le furieux, l’ennemi de votre liberté, l’insolent orateur contre les Patricios, est le despote que les cinq hommes qui ont usurpé le pouvoir de Cadix et son territoire sur l’Île ont destiné à l’oppression des hommes libres du Chili. Ils n’ont pas voulu de lui comme inspecteur à Buenos Aires, abhorrez-le, vous, comme président, formez votre Junte. Accueillez avec la pointe des baïonnettes celui qui vient resserrer encore davantage vos chaînes.

Les délateurs infâmes, cette vile canaille, cette peste des nations que salariaient des empereurs pervers et que les empereurs philosophes et sages avaient expulsée de Rome et de Constantinople, ces hommes iniques ont troublé la tranquillité de vos patriotes et, protégés par le gouvernement arbitraire qu’ils servaient, leur ont causé d’immenses dommages. Démasquez-les, très chers frères, donnez-leur une leçon, couvrez-les d’infamie, envoyez-les finir leur vie misérable entre les fauves de l’île de Más Afuera.

Pendant que vous étiez esclaves, le gouvernement et ses partisans concevaient manifestes, proclamations, pamphlets et faux récits de triomphes chimériques pour mystifier le Peuple peu éclairé. Vous deviez écouter et garder silence. Eux pouvaient parler, insulter les patriotes, se vanter du sang versé sur l’échafaud. Eux sauvaient l’Europe de la servitude de Napoléon et conquéraient Paris. Vous deviez garder silence et ne pas contredire leurs grossiers mensonges. Parler, douter, dire la vérité et les choses telles qu’elles sont revenait à un crime de haute trahison, à devenir suspect ou, en un mot, à être rebelle ou Français. Il fallait jusque-là être hypocrite et sournois pour vivre parmi ces sauvages et, soudain, les oppresseurs les élèveraient gracieusement à la haute dignité d’hommes libres. Sortez donc de l’horrible situation dans laquelle vous étiez. Parlez, méditez, pensez avec la dignité, la force et l’énergie d’hommes libres. Écrivez avec courage. Faites circuler proclamation sur proclamation pour instruire vos frères et leur faire comprendre ce qu’il est bon de faire. Ne ratez pas l’occasion car, comme Tacite l’a dit dans le premier livre de ses histoires, rares sont les temps heureux où l’on peut penser à sa guise et exprimer librement sa pensée.

 


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