Les migrations participent à toute histoire nationale

Kristina Schulz

Rencontre avec Kristina Schulz, professeure en histoire contemporaine

«L’histoire de la Suisse sans les migrant-e-s est-elle possible? Regards sur les 19e – 20e siècles», c’est le titre de la leçon inaugurale que Kristina Schulz donnera mercredi 2 octobre à 18h15, Aula du 1er-Mars 26. L’occasion de réfléchir sur la notion d’histoire nationale, mais aussi de prendre conscience de l’évolution du sens des mots.

Germano-suisse, Kristina Schulz est née à Brême, en Allemagne. Marquée par l’engagement d’une mère universitaire et «un peu post-soixante-huitarde», elle se passionne rapidement pour les mouvements d’émancipation féministes ou les questions de migration. «Un autre grand thème, précise-t-elle, puisqu’on se rend compte qu’il n’y a pas grand monde, même en Suisse, qui n’ait pas migré un jour!»

Dans votre leçon inaugurale, vous vous pencherez sur les migrations au double sens du terme: les gens qui entrent et ceux qui sortent.
La migration englobe de nombreux phénomènes différents, surtout vue à travers le prisme de l’Histoire. J’utilise un sens large qui permet de voir l’ensemble des mouvements des gens à travers le temps. Il y a les migrations intérieures également!

La Suisse, on l’oublie souvent, a produit de nombreux migrants économiques…
Oui, il y a les grands mouvements au 19e siècle depuis l’Europe vers le Nouveau Monde – Amérique du Nord et du Sud – et aussi vers la Russie. Pendant très longtemps, et statistiquement jusqu’en 1888, la Suisse a été un pays d’émigration. Puis le chiffre des immigrations est devenu plus élevé que celui des émigrations. Jusque-là, la Suisse était un pays très pauvre. Certains cantons allaient jusqu’à donner de l’argent pour que les gens partent!

Quand on parle migration actuellement, les gens pensent prioritairement «immigration». Le sens des mots évolue…
En fait, on doit opérer avec des termes qui sont assez confus, au point qu’aujourd’hui, quand on dit «migrants», on ne pense même pas aux expats, ni aux personnes de l’UE venant travailler en Suisse, on pense exclusivement aux réfugiés. Le mot «migrant» a donc encore changé d’acception. Je crois que cela vient de Bruxelles: le mot administratif anglophone est «migrants». Avec ce langage bureaucratique, le terme s’est imposé, alors qu’il voulait dire autre chose auparavant, dans les années 1970 par exemple. A l’époque, les migrants, c’était les ouvriers italiens qui venaient travailler ici… maintenant, les migrants, ce sont les gens qui sont dans des camps à Lesbos.

Le mot de «réfugié» a disparu?
Ce mot s’est chargé de l’idée que le «vrai réfugié» doit avoir une raison politique pour être réfugié, alors que le réfugié économique n’en serait pas un. Le vocabulaire traduit des modes de pensée et de jugements de valeur.

«L’histoire des sociétés modernes est à écrire sous le signe de la diversité et de la différence. Or, une telle perspective va à l’encontre de l’idée reçue d’un Etat-nation homogène, idée qui a longtemps été le moteur de la production du savoir historique», peut-on lire dans la présentation de votre leçon inaugurale.
La question de la migration est un défi à la façon classique d’envisager l’histoire, plutôt construite sur des «containers nationaux»: cette idée que la nation est une sorte de boîte hermétique, et qu’on n’a pas besoin de tenir compte des phénomènes extérieurs pour expliquer l’histoire nationale. Or, bien sûr, les migrations participent à toute histoire nationale. Sans tenir compte des mouvements transfrontaliers, il n’est pas possible de comprendre ce qui s’est passé à l’intérieur de la Suisse. A tel point que la plus grosse partie de l’administration fédérale s’est créée autour de la double question: Qui est suisse, qui ne l’est pas? Par conséquent, même les institutions de l’Etat ne sont pas décodables sans qu’on comprenne cela.

Vous êtes une spécialiste des migrations, mais aussi du féminisme. Ce qui vous passionne le plus dans vos recherches et dans l’enseignement qui y est lié?
J’ai la profonde conviction que ce sont deux sujets importants pour comprendre nos sociétés contemporaines. Des sujets qui font constamment réfléchir à propos du modèle participatif de la démocratie moderne et des mécanismes d’exclusion. Donc en lien étroit avec la morale ou l’éthique. J’ai donné un cours sur le féminisme l’année dernière. A la fin, j’ai discuté avec une vingtaine d’étudiantes et d’étudiants, et j’ai pu constater que cela leur avait ouvert les yeux. J’apprends d’eux, ils apprennent de moi, et ce dialogue est un moteur pour mes recherches.

Des sujets moraux, éthiques… et très politiques. Comment faites-vous la part des choses dans le cadre de vos cours?
On ne peut pas faire n’importe quoi avec nos sources, on doit en justifier la sélection. Il y a donc des limites à l’idéologie que nous pouvons éventuellement développer en classe. Mais en même temps, on travaille dans le cadre des sciences humaines, qui ont pour objectif de mettre en avant ce qui conduit nos choix. On doit justifier ceux-ci, les expliquer, mais il est clair qu’il y a toujours un jugement de valeur dans notre approche.

Enfant, quelle profession rêviez-vous d’exercer?
Vétérinaire pour les petits animaux. Et finalement j’ai suivi des études de langue et c’est au cours de mes études que je me suis orientée vers l’Histoire.

Un livre qui a participé à vous construire?
Il y a bien sûr des livres comme «Le deuxième sexe» de Simone de Beauvoir, ces grands ouvrages féministes que j’ai lus entre 17 et 22 ans environ. J’ai réalisé que de nombreuses féministes des années 1970 avaient été influencées par ces livres de la même façon que moi j’en ai été marquée. Et puis Le Tour du monde en 80 jours, que j’ai lu plusieurs fois. J’adore Jules Verne. Je suis toujours intéressée par sa fascination pour le progrès par la technique, même s’il y a aussi cette forme de racisme dans son regard à propos des pays qu’il dit primitifs. Dans ce livre, tout va vite, il y a cette course contre la montre que nous vivons tous les jours, même si le livre est ancien!

Quelle est la musique qui vous accompagne en général?
La musique classique. Beaucoup de musique baroque. J’aime cette période aussi bien dans l’architecture que dans la musique. Un art qui est gai, qui est fait pour faire plaisir. Et sinon des chansonnières québécoises, comme Linda Lemay par exemple. Là, c’est lié à des souvenirs, à une époque où j’apprenais intensément le français.

Pouvez-vous nous citer un moment particulièrement fort pour vous dans le cadre universitaire?
Le moment où je sors de ma défense de thèse et où je me rends compte que je l’ai fait! Alors que je n’avais jamais pensé que je deviendrais docteure, privat-docent ou professeure! Je me vois encore passer cette porte – il y avait des amis, ma famille – avec ce chapeau que les lauréats portent en Allemagne. Cela m’est resté, plus fortement que certaines étapes ultérieures qui ont peut-être été pourtant plus importantes. Un moment clé.

Interview UniNE 2019

Bio express

Née à Brême, de nationalité allemande et suisse, Kristina Schulz a suivi des études en histoire à Fribourg en Brisgau, à Paris et à Bielefeld. Elle obtient sa thèse menée en 2001 sur le thème «Le long souffle de la provocation: Le mouvement de libération des femmes en République Fédérale et en France (1968–1976)» (en cotutelle, Bielefeld / Paris VII). Elle effectue un Post-doc au Département de sociologie de l’Université de Neuchâtel et de Genève, puis collabore avec les universités de Lausanne et de Berne comme professeure assistante (boursière FNS). Elle est professeure ordinaire en histoire contemporaine à l’Université de Neuchâtel depuis août 2018.


Ses domaines de recherche

Kristina Schulz est historienne des sociétés occidentales des XIXe et XXe siècles avec un fort intérêt pour l’histoire sociale, en particulier l’histoire des rapports sociaux du genre, l’histoire des mutations et mouvements sociaux ainsi que l’histoire de l’exil et des migrations. Elle a, dans une perspective transnationale et comparatiste, plus particulièrement travaillé sur l’histoire suisse, allemande et française. Elle a dirigé plusieurs projets internationaux et interdisciplinaires sur l’histoire du féminisme, des migrations et des mutations sociales au XXe siècle.


Infos pratiques
Leçon inaugurale: mercredi 2 octobre à 18h15, Aula du 1er-Mars 26. Accès libre.
 

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