Une histoire de la technique est aussi une histoire du social

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Rencontre avec Gianenrico Bernasconi, professeur associé et directeur de recherche en histoire des technologies et de l’horlogerie 

Une époque suscite des objets, mais ceux-ci conditionnent et imprègnent également les temps qu’ils traversent. Ce n’est pas notre ère du portable qui contredira Gianenrico Bernasconi, professeur d’histoire, qui présentera le 31 mai une leçon inaugurale intitulée «Pour une archéologie des pratiques: l’objet comme document matériel».

Gianenrico Bernasconi est né au Tessin, a étudié à Genève, à Paris et à Berlin et enseigne à l’Université de Neuchâtel depuis 2015. Neuchâtel, terre d’horlogerie, se prête particulièrement bien à ses réflexions sur la notion d’objet-document.

Vous donnez votre leçon inaugurale le 31 mai sur le thème: «Pour une archéologie des pratiques: l’objet comme document matériel»…

Depuis une vingtaine d’années, les sciences sociales et historiques ont redécouvert l’importance des phénomènes matériels. Les objets ne sont pas uniquement des signes à travers lesquels des systèmes culturels et sociaux se codifient, mais ce sont également des dispositifs techniques qui participent à la formation du savoir et influencent les modes d’interaction sociale. Une histoire technique de l’objet est aussi une histoire du social et une histoire culturelle.

Au cours des dernières décennies par exemple, l’histoire de l’horlogerie et l’histoire sociale et culturelle du temps se sont développées en parallèle. Le développement technique des montres n’est pas que la conséquence du génie et de la virtuosité de l’horloger ou d’une entreprise, mais aussi d’un contexte historique plus vaste. Par exemple, l’histoire du chronographe est parlante: voulu par un médecin anglais pour mesurer le pouls à la fin du XVIIe siècle, il se développe au XVIIIe siècle et se diffuse fortement au XIXe siècle, en s’inscrivant dans des processus majeurs liés à l’organisation militaire, à la naissance du sport et des records, ainsi qu’à la rationalisation tayloriste du travail industriel et administratif.

L’idée de base de l’archéologie des pratiques, c’est que les objets, en tant que documents matériels, sont des traces des savoirs de ceux qui les ont fabriqués mais aussi des restes des actions nécessaires à leurs usages. L’inventeur ne conçoit pas ses objets dans une tour d’ivoire: il y a des interactions entre le consommateur, le marché et la création.

En quoi cela est-il nouveau? L’historien ou l’archéologue ont toujours étudié les objets et il existe depuis très longtemps des musées historiques qui reposent sur l’objet.

C’est vrai, le travail de l’archéologue repose sur l’analyse de l’objet. Pourtant, en histoire, la situation est bien différente. J’ai étudié l’histoire dans les années 90 sans jamais voir un objet! Il y avait par ailleurs une grande distance entre les musées et l’université. En créant l’expression «archéologie des pratiques», je voudrais attirer l’attention sur l’objet comme document matériel pour l’histoire des formes et des manières d’agir.

Un autre exemple? On constate au XVIIIe siècle un essor important du régime matériel. Les gens possèdent de plus en plus de choses. Dans ce contexte, j’ai étudié l’histoire des menus accessoires, et notamment de l’éventail. Les éventails sont très souvent conservés encadrés dans les musées parce qu’on s’intéresse surtout à l’image qui les décore. Mais si l’on pense aux éventails en tant qu’instruments de communication, on réalise que par la gestualité qu’ils suscitent, ils participent à la configuration des interactions sociales.

J’ai ainsi travaillé sur un éventail à lorgnette. Au XVIIIe siècle, l’œil féminin est soumis à une grande discipline: les femmes n’ont pas le droit de regarder les gens en face, alors qu’elles sont constamment observées. Un artisan invente donc un éventail à lorgnette… La femme qui le manipule peut ainsi rompre la norme sociale et devenir une partie active de l’échange de regards! L’objet diffuse donc de nouvelles techniques d’interactions sociales différentes du code admis jusque-là. La matérialité véhicule de nouvelles façons d’interagir. Faites le parallèle avec aujourd’hui, et l’utilisation du téléphone portable!

Enfant, quel métier rêviez-vous d’exercer plus tard?

À chaque étape de la vie, il y a des rêves différents. Enfant, j’ai envisagé de devenir pharmacien pour rester proche de mes amis, parce qu’à côté du jardin où l’on jouait, il y avait une pharmacie! Plus tard, dans les moments où je rêvais de changer de vie, je voulais être cuisinier, parce que je suis passionné par les techniques et que la cuisine est une activité technique fantastique. Ces dernières années, un rêve professionnel serait d’exercer le métier de chorégraphe. Je suis fasciné par la danse contemporaine.

Ce qui vous passionne le plus dans les recherches qui sont les vôtres?

La surprise que je ressens, en tant qu’historien, en se confrontant avec l’altérité de l’objet, c’est-à-dire la simple démarche du regard, mais filtrée par une compétence, une érudition, une technique, qui imposent une distance réflexive. Ce qui me passionne, ce sont donc les questions que l’on se pose à partir de ce regard sur l’objet et de l’analyse de sa matérialité, qui intègre bien sûr les archives. Travailler sur les objets impose en outre une réflexion continue sur les modes de fabrication du savoir historique. 

Un livre qui a participé à vous construire?

Adolescent, j’ai eu la chance de connaître un libraire qui habitait près de chez mes parents. Il m’avait fait découvrir une série d’auteurs, de Thomas Bernhard à Bruno Schulz. Je citerai aussi Marcovaldo d’Italo Calvino, que j’ai lu à l’école secondaire: c’est un recueil de nouvelles qui évoquent une poétique de la ville industrielle, avec un personnage très pauvre, qui essaie d’amener de la poésie à sa famille malgré un contexte de misère et de fatigue quotidienne. Cela m’a marqué.

Quel est le moteur qui vous anime dans le cadre de votre enseignement?

La transmission du savoir. Le processus d’apprentissage des étudiantes et des étudiants. Accompagner quelqu’un dans un moment important de sa formation, s’engager pour qu’il progresse, qu’il exprime également ses intérêts. Le meilleur retour, c’est finalement l’étudiant qui prend son indépendance, qui commence à poser ses questions. Découvrir l’autonomie, l’intelligence, la curiosité des étudiants, cela nous enrichit.

La musique qui vous accompagne en général?

J’aime beaucoup les Goldberg Variations de Bach par Glenn Gould, qui suscitent toujours chez moi beaucoup d’émotions. Mais j’ai aussi toujours le souvenir de mon adolescence au Tessin, avec Vasco Rossi, Fabrizio De André, ou la découverte de la musique américaine avec Bruce Springsteen, James Taylor…

Pourquoi mettez-vous Bach au présent et Springsteen au passé? Ils peuvent coexister, non?

Absolument. Quand je travaille, c’est plutôt Bach. Et seul, plutôt Springsteen!

Le souvenir d’un moment particulièrement fort pour vous dans le cadre universitaire? 

Le séminaire itinérant «History of scientific objects», organisé par le Max-Planck Institut für Wissenschaftsgeschichte à Berlin, auquel j’ai participé en 2005. Avec une quinzaine de doctorantes et de doctorants d’universités européennes et américaines, nous avons fait une sorte de «Grand Tour». Pendant huit semaines, nous avons parcouru l’Europe en visitant les collections de Pise, Florence, Copenhague, Cambridge, Oxford, Londres, Bâle, Zurich, Berlin, Paris. Nous avons rencontré des historiens des sciences et des conservateurs, nous avons exploré les collections et les secrets des grands musées. Pour un historien de l’objet, cela a été un moment formateur très important, unique.

 

Interview UniNE 2017

Bio express

Gianenrico Bernasconi a étudié l’histoire moderne à l’Université de Genève et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. En 2009, il a soutenu une thèse de doctorat en histoire et en Kulturwissenschaft entre l’Université Paris 1 et l’Hermann von Helmholtz-Zentrum für Kulturtechnik de l’Humboldt Universität zu Berlin. Depuis, il a travaillé comme assistant conservateur au Museum Europäischer Kulturen/Staatliche Museen zu Berlin entre 2009 et 2011, puis a collaboré avec plusieurs institutions en tant qu’enseignant et chercheur: SUPSI à Canobbio (Tessin), Université de Zurich, Université de Bielefeld, Ludwig-Maximilians-Universität de Munich et Université de Neuchâtel.
 

Ses domaines de recherche

  • Archéologie des pratiques
  • Histoire de l’innovation
  • Histoire du temps et des pratiques horlogères
  • XVIIe - première moitié du XIXe siècle
  • Histoire et techniques de la mobilité
  • Histoire du travail administratif

Contact & bibliographie

Gianenrico Bernasconi