Didier Burkhalter

Allocution prononcée le 21 novembre 2008 à l'occasion de la cérémonie de remise des diplômes de la faculté des sciences économiques de l'Université de Neuchâtel  


Par Didier Burkhalter, conseiller aux Etats, président du Groupe libéral-radical de l'Assemblée fédérale

Monsieur le doyen, Mesdames et Messieurs les diplômés, Mesdames et Messieurs,

La faculté des sciences économiques de notre bonne et importante - sinon grande - Université m'a demandé, il y a déjà quelques mois, de venir illustrer ce soir l'une ou l'autre porte qui s'ouvre aux étudiants dans le futur, en faisant part de ma propre expérience. Devais-je dès lors vous parler de mon parcours ? Allais-je raconter ces étapes qui mettent de l'ordre dans le hasard personnel ? Était-il utile de dépeindre cette attirance pour l'économie politique, puis pour la politique tout court, pour ce métier - qui est davantage une fonction - dans l'exécutif d'une ville ou le législatif d'un pays ?

En fait, je me suis vite rendu compte que j'avais envie de vous parler d'autre chose, non pas de moi, mais de ce qui nous rapproche : du temps, paradoxalement, qui nous rapproche parce qu'il nous a marqué au-delà des époques et des différences. Et ce temps qui marque sans qu'on y pense vraiment, qui compte sans que l'on s'en aperçoive réellement, c'est le temps des études...  

Ainsi, grâce à votre invitation à prendre part à cette cérémonie et à votre demande de m'exprimer en tant que « témoin des anciens étudiants », j'ai laissé vagabonder ma pensée, librement, vers le temps de l'université, de la liberté de penser et d'apprendre. Je me suis retrouvé à remonter le temps des études, propulsé dans le siècle dernier, à réétudier ce temps que je croyais bel et bien passé. Et, par lui-même, ce temps des études est revenu naturellement à la surface : il a rejailli, comme une source, comme si c'était hier. En fait, ce n'était pas hier, bien loin de là ! Mais la source ne s'était pas tarie ; le temps qui cherche toujours à éloigner ne réussit pas forcément à effacer les souvenirs, surtout les souvenirs d'études, demeurant gravés dans cette partie de notre être qui reste désespérément jeune.

Le temps des études... Est-ce en effet le rempart de l'insouciance ? Est-ce plutôt la tendresse féroce de la jeunesse à l'égard des enseignants, de ceux qui tentent de transmettre les connaissances, de faire comprendre à la meute qu'elle a tout à apprendre, que le savoir est une île dans un océan d'incertitudes ? Est-ce encore cet élan vulnérable de la curiosité qui abat de son souffle toute frontière, tout en ignorant les risques qui peuvent être brutalement réveillés ?  

En fait, le temps des études se construit de tout cela ; et de plus encore. Car le temps des études, ce sont, aussi, en plus, des impressions fortes, des couleurs fondatrices, des sentiments. D'abord, au tout début des cours de l'Uni, ce sentiment de sourde impatience, comme si l'on voulait accélérer le mouvement sans le pouvoir de sa propre force, se mesurer tout de suite aux épreuves de l'examen, aux finaux, à la finalité ; alors même que la vie ne fait que commencer.

E t puis, après avoir précisément vaincu l'impatience à force de ténacité, de l'autre côté des études - là où vous vous trouvez maintenant -, deux sentiments sous forme de clôture paradoxale : en premier lieu, lorsque les études se terminent ou qu'elles ont atteint une étape décisive, l'impression que, dorénavant, tout est possible, que le monde s'ouvre, qu'il s'offre, comme s'il n'était que beauté accueillante ; en second lieu, presque le sentiment contraire : le retour sur terre, le fait que l'on se rend compte de manière quasi vertigineuse, qu'au fond rien n'est véritablement acquis. Même si l'on a travaillé pendant ses études, pour les « payer », comme on dit, l'on s'aperçoit tout d'un coup que l'on a encore rien prouvé à ce monde du travail soudain plus menaçant qu'accueillant, soudain réel ; dans ce « marché » de l'emploi soudain dur, presque métallique ; qui plus est, ballotté au gré de la conjoncture incertaine.  

En tous les cas, c'était là ce que je ressentais il y a vingt-cinq ans et qui est maintenant revenu à la surface. Peut-être n'êtes-vous pas très loin de ressentir de tels sentiments, de partager de telles impressions. Mais je me suis demandé si ce n'était pas un comble de vous en parler ce jour-ci, alors que vous êtes enfin libres de mordre le monde à pleines dents sans trop froncer les sourcils devant les soucis de la « carrière ». Ne vaut-il pas mieux lâcher ainsi les rênes des chevaux, ne penser que dans un sens, vivre pleinement l'enthousiasme du moment, plutôt que d'écouter des expériences d'une autre génération, un témoignage ou pire, des conseils d'un autre temps, d'autres études ? Ne faut-il pas libérer la liberté d'un jour plutôt que de l'inscrire dans la responsabilité d'une vie ?  

En fait, l'un n'empêche pas l'autre. En effet, la liberté seule et momentanée prend vite des allures d'égoïsme ou de vanité, de trompe-l'oeil. Elle ne vaut vraiment que lorsqu'elle est accompagnée de responsabilité, d'ouverture aux autres et de ce partenariat qui fait la force. Accorder quelques instants à une telle réflexion, aux autres - à vos proches qui vous ont soutenu et au monde aussi - en ce jour d'aboutissement personnel peut être utile et juste, tout simplement.  

Car le monde est donc dorénavant à vous et tout est à faire. Tant il est vrai que la vie est un livre, votre vie est un livre, un livre non pas d'abord à lire, mais à écrire. Bien que vous n'ayez cessé - ces dernières années - de griffonner des notes ou plutôt - j'imagine - de taper des lignes sur l'ordinateur, de nombreuses pages de votre livre sont encore blanches. Certaines, même, le redeviendront en cours de route, en cours de vie, lorsque le souvenir cédera parfois face à l'oubli, lorsqu'il faudra effacer pour repartir, reconstruire.  

Ces pages blanches dépendent de vous ; elles vous attendent. Ce que chacun d'entre vous y mettra contribuera à l'évolution de notre société. Chacune de ces pages que vous écrirez est un progrès potentiel, une innovation. Chacune soulève des espoirs, des attentes ; d'abord parce que vous avez pu étudier, ce qui n'a rien d'évident pour des millions - et même des centaines de millions de personnes - dans le monde d'aujourd'hui. Rappelez-le à ceux qui pensent que l'université de Neuchâtel est bien petite : sa dimension est en fait énorme, car aux yeux d'une nombreuse population, tout autour de la planète, elle est tout simplement inimaginable...  

Les pages que vous écrirez soulèvent aussi des espoirs et des attentes car la formation que vous portez - votre « bagage universitaire », comme disent les professionnels de l'éducation - vous donne la chance d'influencer l'avenir. Peut-être est-ce là d'abord le politique et non l'économiste qui parle. En effet, la politique - dans le sens premier du terme, la vie de la cité - se révèle un domaine extraordinaire de façonnement de la réalité. Les actes peuvent réellement changer les choses ; et ce n'est pas un slogan. La politique permet de ne pas être seulement spectateur, de ne pas seulement subir.  

Pour l'illustrer de manière concrète et actuelle, mais aussi cette fois-ci de manière un peu plus personnelle, on peut prendre le programme - non pas d'un parti, n'ayez crainte ! - mais de la toute prochaine session de décembre du parlement fédéral. Le Conseil des Etats débattra notamment de plusieurs propositions que j'ai pu déposer. Par exemple, il dira s'il souhaite inscrire davantage la Suisse et ses entreprises de recherche dans les nouvelles initiatives technologiques conjointes de l'Union européenne, notamment dans les nanotechniques. Autre exemple, il prendra connaissance je l'espère - de l'agenda de réalisation d'un système d'alerte enlèvement dans notre pays pour retrouver les enfants kidnappés. Ou encore, il approuvera - du moins là aussi je l'espère - un nouveau concept que je lui propose pour un avion de transport de la Confédération en faveur des actions civiles et militaires de promotion de la paix et en partenariat avec le Comité international de la Croix-Rouge et ses actions humanitaires.  

Des pages peuvent donc s'écrire, si on le veut, avec les multiples variations de la raison passionnée ou de la passion raisonnée...  

De la politique et de l'économie, aussi, en décembre, révélatrices de notre époque, avec le « paquet de sauvetage », comme on l'appelle, pour la place financière suisse prise dans la tourmente mondiale. Au-delà des détails, il s'agira de voir l'essentiel : d'abord, l'innovation est indispensable dans le monde économique ; c'est un moteur du progrès, de l'augmentation des chances pour tous, notamment d'avoir les moyens d'étudier. Mais l'innovation ne doit pas être confondue avec le profit immédiat, la réussite à si court terme qu'elle met en jeu les équilibres durables.  

Autre élément essentiel : s'il faut de la régulation, les solutions - toutefois - ne se trouvent pas uniquement dans un carcan de réglementations étatiques sans fin. Il faut aussi dans l'économie des leaders conscients de leurs responsabilités sociales, non seulement des systèmes. Il faut donc revenir à la source, aux individus, aux hommes et aux femmes qui créent des activités, des emplois, et donc des responsabilités. Vous êtes potentiellement ces leaders de l'économie du futur. C'est à vous - à votre génération - d'écrire bientôt la suite de l'histoire.  

Troisième et dernier élément essentiel dans ce débat actuel révélateur : il faut donner la priorité aux solutions et non aux problèmes. Il faut savoir laisser de côté les débats partisans au profit de la réussite du pays, de sa capacité à maintenir une prospérité utile ; donc à promouvoir encore longtemps une nation dans laquelle existe l'égalité des chances, tout spécialement pour les études et le travail.  

Mesdames et Messieurs les diplômés, vous venez de vivre ce temps qui marque sans qu'on y pense vraiment, qui compte sans qu'on s'en aperçoive réellement, ce temps des études. Vous vous apprêtez à écrire les prochaines pages de votre vie, à l'encre teintée de votre formation. Le livre qui en résultera sera d'abord à vous, bien sûr. Mais il sera plus fort si d'autres le regardent et le lisent. Et ce livre de votre vie sera le plus beau si vous savez le donner.   

Didier Burkhalter / novembre 2008