Introduction
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LES POUSSEURS DE BOIS
L'expression "Pousseurs de bois" conserve encore de nos jours cette nuance dépréciative notée par Diderot car elle est employée par les joueurs pour désigner, littéralement, ceux qui n'entendant rien à l'esprit du Jeu d'Echecs (les majuscules s'imposent!) restent condamnés à n'agir que sur la matière qui compose les pièces d'échecs. Aussi user de cette expression, quelle qu'en soit la beauté un peu étrange, un peu exotique, pour introduire une observation ethnologique des joueurs d'échecs pourrait paraître a priori quelque peu malheureux si cette formule n'offrait en fait un raccourci de la problématique poursuivie tout au long de cette recherche. L'objectif est en effet de comprendre ce qu'implique d'un point de vue social, culturel, cognitif la pratique échiquéenne en général et j'ai été attentif, dans cette perspective, à ne jamais privilégier le discours des "grands maîtres" de l'échiquier. Bien qu'ils ne soient - pour la plupart - ni "maître", ni "grand maître", les joueurs que j'ai étudiés, ceux que j'ai observés, écoutés, ceux avec qui j'ai discuté, joué..., ne tombent pas pour autant dans la nullité échiquéenne car ils dament le pion à quiconque n'appartient pas à leur monde. Mais ils savent aussi qu'à l'intérieur du "monde des échecs", ils ne seront jamais à l'abri d'un de ces jugements que l'orgueil préfère souvent ne pas entendre.
Ces investissements psychologiques ne surgissent pas de nulle part; ils décèlent en fait des valeurs culturelles qui s'élaborent et se cristallisent au cours d'interactions sociales très concrètes. Aussi m'a-t-il semblé utile de décrire, comme je vais le faire maintenant, certains de ces moments interactifs car ils permettent de comprendre comment ces personnes singulières racontant des histoires tout aussi singulières participent, à leur niveau, à la construction de la culture qu'ils partagent.
Le club parisien de la "Tour Blanche" part ce dimanche-là affronter un autre cercle de l'Île-de-France et ses représentants attendent les derniers retardataires en discutant devant la M. J. C. Tout en sautant d'un sujet à un autre, la conversation évalue la force d'une demi-douzaine de membres du club en moins de cinq minutes. Le principal distributeur de notes est "maître Albert", ainsi que l'appellent les autres joueurs dans une affection et un respect teintés d'ironie; les mains croisées dans le dos, ce charcutier, aujourd'hui retraité, parle d'expérience:
... X [un nouveau venu], dans un an ou deux il est "deux mille", j'ai l'habitude des joueurs d'échecs, je vois, je me trompe pas. Lui [A, un des participants de la conversation], il aurait été capable, A, il s'y prend pas assez sérieusement, il a pas le temps [car il exerce la profession de dentiste]. Moi je me contente d'être en deuxième catégorie, vu mon âge, 74 ans, je vaux pas plus, ...
Significativement, cette dernière phrase voit la main droite d'Albert s'animer d'un geste: elle s'avance au milieu du rond formé par les joueurs et en suivant le rythme de la parole s'abaisse légèrement à plusieurs reprises [1]. Que cette main jusqu'alors immobile se mette ainsi à ponctuer le dire de "maître Albert" rend particulièrement manifeste l'investissement psychologique que tous, jeunes ou vieux, placent dans leur propre classement... Arrive alors un joueur non sélectionné dans l'équipe qui, après les salutations d'usage, monte dans la salle de jeu. Dès qu'il a disparu, sa valeur échiquéenne devient le nouveau point de mire de la conversation:
Albert: Lui, par exemple, il saura jamais jouer, je parle "bien", il saura jamais jouer, je l'ai vu tout de suite, mais c'est pas ça ce qui l'empêche de jouer. Du moment qu'il prend son plaisir en jouant.
B: On joue pour s'amuser, c'est tout.
Albert: Exactement.
B: Y en a qui jouent [aux échecs] comme d'autres font des dominos, ou tapent la belote...
Albert: ...ont un permis de conduire, y en a qui ont vingt ans de permis de conduire, ils sauront jamais conduire.
Il peut paraître étonnant que cette observation du milieu échiquéen néglige intentionnellement les grands maîtres et les champions du monde. Mais il fallait rompre d'avec ces innombrables Histoires des échecs qui, collectionnant les coups d'éclat et les anecdotes, fabriquent une hagiographie échiquéenne où la nature "extraordinaire" du champion est sans cesse réaffirmée. Cette volonté critique d'orienter la recherche dans une optique dégagée de toute apologétique, pose cependant le problème du statut théorique du joueur ordinaire. Centrer l'observation et l'analyse sur la vie des tournois ordinaires et des petits clubs d'échecs implique en effet le refus de considérer le joueur ordinaire comme une simple et pâle imitation du champion et revient à s'opposer, de ce point de vue, à la démarche du philosophe Yves Vargas qui, donnant cette définition: "Le sport proprement dit est un spectacle qui consiste en un combat dont les acteurs [...] sont des professionnels" (1992: 109), conclut son essai par ces remarques sur l'amateurisme:
"Je n'ai pas négligé les amateurs ludiques [...]. Dans le système sportif, je leur ai fixé une place: ils sont les effets du sport et non la cause. [...]. Le sport a mieux réussi que le théâtre ou les jeux de rôles à cristalliser des pratiques d'imitation" (1992: 120)
Pourtant, à l'appui de la thèse de Vargas, il paraît flagrant que le comportement des joueurs est empreint de mimétisme: ils lisent et analysent sans cesse les parties des grands maîtres, ils répètent leurs ouvertures... Les publications échiquéennes traduisent la même fixation d'intérêt: exceptionnel est le livre de Baudrier et Bouton qui délaisse les exploits des champions pour commenter des parties ordinaires de "petits" joueurs. Habituellement, l'idéal supplante le simple dans la pédagogie échiquéenne. Malgré ces "évidences", j'ai préféré partir de l'hypothèse inverse qui consiste à poser que ce sont paradoxalement les joueurs ordinaires qui construisent les champions; Marcel Duchamp, peintre et joueur d'échecs, ne disait-il pas quelque chose de comparable lorsqu'il affirmait: "ce sont les regardeurs qui font les tableaux" (1975: 247)?
Si un univers de compétition, comme celui des échecs, est fréquemment dépeint sous la forme d'une pyramide dont la base serait constituée par les débutants et le sommet par les champions, la réflexion anthropologique se doit de remarquer que cette vision hiérarchique véhicule essentiellement de la croyance. Certains parallèles entre l'adhésion religieuse et la pratique ludique avaient déjà été établis par Johan Huizinga lorsqu'il ouvrit avec Homo ludens [1938] un nouveau champ d'investigation pour les Sciences sociales. D'une part, Huizinga notait qu' "au point de vue des règles d'un jeu, aucun scepticisme n'est possible" ([1938] 1988: 31-32). D'autre part, annonçant par certaines remarques le célèbre "je sais bien mais quand même..." de Octave Mannoni (1969), il considérait que le caractère ambivalent des "croyances primitives" rend celles-ci assimilables, voire équivalentes, au jeu. Mais d'une manière plus générale, la nécessité de la croyance dans tout jeu transparaît à travers ces remarques:
"Le résultat du jeu, en tant que fait objectif, est insignifiant et indifférent en soi. Le Shah de Perse, qui aurait refusé, de passage en Angleterre, d'assister à une course pour le motif "qu'il savait bien qu'un cheval courait plus vite qu'un autre" avait, de son point de vue, parfaitement raison. Il ne consentait pas à se rendre dans une sphère ludique qui lui était étrangère: il entendait demeurer en dehors. L'issue d'un jeu ou d'un concours n'a d'importance que pour ceux qui entrent dans la sphère du jeu, comme joueurs ou spectateurs (sur les lieux, par radio ou autrement) et ont accepté ses règles. Ils sont devenus et seront des participants du jeu. Pour eux, il n'est ni insignifiant ni indifférent que le vainqueur soit Njord ou Triton" (Huizinga, 1988: 89-90).
La même analyse peut être poursuivie afin de mieux comprendre le regard qui s'élève jusqu'au sommet de la pyramide. Pour que le champion existe, il faut en effet que d'autres croient en lui, c'est-à-dire le reconnaissent comme champion, car sinon la pyramide s'écroule et il n'est rien de plus qu'un joueur ayant remporté une partie sans importance. Ainsi, pour le neveu de Rameau qui, dans son apostrophe à Diderot, ramenait tous les joueurs du Café de la Régence à de vulgaires pousseurs de bois, le maître d'échecs n'existe pas. Ils disparaissent, les maîtres dont Diderot (1951: 395) admirait les assauts: exit Legal, pourtant toujours "connu des amateurs du monde entier grâce à la combinaison fascinante qu'il joua en 1750" (Giffard, Biénabe 1993: 343); exit Philidor qui posa les bases de la stratégie échiquéenne en affirmant le premier que "les pions sont l'âme des échecs".
Aussi, fondamentalement, c'est le joueur ordinaire qui, par sa reconnaissance, son imitation et son désir, construit le champion. L'objet de cette étude ne remet donc pas ici en cause l'approche ethnographique classique centrée sur un lieu ou un groupe d'hommes a priori anodins. En conséquence, ce travail ne cherche, essentiellement, qu'à présenter et analyser les pratiques et discours des joueurs ordinaires de club sans accorder d'attention particulière aux motivations des champions. Pourtant le champion est un objet privilégié de discussion pour l'ensemble des joueurs. Aussi, si la personne même du champion (existe-t-elle?) reste remarquablement absente de ce terrain, il n'en est pas de même de l'invention de l'idée du champion par les joueurs ordinaires.
Avec le titre de "maître" conféré (non sans humour) à Albert, nous avons déjà entraperçu cette construction au quotidien du champion. Car dans cet univers polarisé entre le fort et le faible, une infinité de relais contribue à la réalité du champion. Après avoir posé un jugement sans appel sur le joueur qui ne "saura jamais jouer", Albert évoque celui qui fut et qui reste le meilleur joueur du cercle:
Albert: Si il avait voulu étudier, lui, les échecs, il aurait été maître international. Il dit "j'ai fait un choix". Mais il a gagné un 2400, [et] il a gagné un maître international, je me rappelle plus le nom [du maître].
B: Il a arrêté de jouer quand? [Question d'un joueur qui ne fréquente le club que depuis deux ans]
Albert: Il y a trois-quatre ans. Il avait 2260 fide [un classement international] mais enfin il est fort. D'ailleurs il en sait quelque chose, hein? Jacques, il est fort, il a le sens des échecs, terrible.
Significativement le discours d'Albert ne se développe pas comme un simple monologue argumenté car le déictique "il" dans "il en sait quelque chose" réfère au joueur présent possédant le plus haut classement afin d'obtenir son approbation. Ainsi cet avis autorisé est-il requis par Albert pour conforter l'idée que Jacques avait bien l'étoffe d'un champion.
Le lecteur aura peut-être compris qu'en recourant à cette expression de "pousseurs de bois", je tenais, aussi, à me prémunir contre le "mythe" qui fait du jeu d'échecs un archétype de l'exercice de l'intelligence. Considérer le joueur d'échecs comme un être doué d'un Q.I. élevé et d'une mémoire exceptionnelle est un stéréotype largement partagé, même chez ceux qui ignorent jusqu'aux règles élémentaires du jeu. Mais comme beaucoup de lieux communs, ce cliché ne s'exprime que sous des formes lacunaires comme "c'est un jeu de surdoués"; et il m'est même arrivé d'entendre une ethnologue qui avait - un instant - perdu sa perspicacité naturelle et son sens critique professionnel, tenir ces propos flatteurs: "Ha, vous travaillez sur les joueurs d'échecs, vous devez être très intelligent" ...
Les responsables de fédérations échiquéennes, soucieux de promouvoir leur passion, ne sont évidemment pas les derniers à exploiter cette idée d'un jeu de l'intelligence. Un président de la Ligue Île-de-France, A. Terrien, écrivait ainsi dans un opuscule destiné aux néophytes:
"Le jeu par excellence ... Il "met en jeu" toutes les facultés de la pensée. [...]. Un extraordinaire outil de formation. Dépassant ses facultés d'analyse, le jeu d'échecs apprend à l'homme à maîtriser sa pensée: celle-ci sollicitée par tant de solutions, doit choisir les seules logiques. Les meilleurs joueurs ont un quotient intellectuel très élevé. Les échecs sont un merveilleux moyen de perfectionnement de "l'outillage mental". Chez l'enfant, la pratique des échecs détermine souvent une amélioration spectaculaire des résultats scolaires. (1986).
Ce lien privilégié entre les échecs et la pensée amène tout naturellement certains à concevoir cette activité de l'esprit comme quasi consubstantielle à l'Homo sapiens sapiens. Un ardent propagandiste du jeu d'échecs, Sylvain Zinser débutait en ces termes la brochure qui accompagne la boîte d'un jeu assez répandu dans les clubs: "Roi des jeux et jeu des rois, le jeu d'échecs est un sport de l'esprit et un art à la portée de tous. Venu de la nuit des temps, il existera tant que l'homme lui-même vivra" (s.d.). En invoquant le vieil aphorisme du "roi des jeux" et du "jeu des rois", ce discours mythique rappelle aussi que le jeu d'échecs sert volontiers de métaphore aux relations politiques. Le magnifique jeu en ivoire de Charlemagne, les brillantes parties de Napoléon, ou encore les dessins humoristiques des quotidiens illustrent à loisir que les qualités de stratège d'un général ou d'un chef d'Etat gagnent à être exprimées sous une forme échiquéenne même si c'est au détriment de l'exactitude historique: Charlemagne ne pouvait connaître le jeu d'échecs qui n'est apparu en Europe qu'à partir du XIe siècle (cf. Pastoureau 1990) et Napoléon n'était qu'un piètre joueur auquel on prêta quelques victoires apocryphes [2].
A de nombreux égards, le jeu d'échecs présente donc, que ce soit dans la culture globale ou dans l'esprit des joueurs, un caractère spécifique le distinguant profondément des autres jeux. Les emblèmes royaux ainsi que l'idée d'une complexité intellectuelle inaccessible au commun des mortels convergent, d'un point de vue "symbolique", à donner à ce jeu la prééminence dans la hiérarchie ludique. Or l'enseignement du jeu d'échecs dans les écoles élémentaires prouve que n'importe quel enfant de sept ans est capable en quelques heures d'en assimiler les règles. Si les "prouesses" que développent par la suite les joueurs (mémorisation de centaines de parties, capacité de jouer sans voir l'échiquier, profondeur du calcul sur plusieurs coups, ...) sont certes de nature à étonner le profane, il ne faut cependant y voir que le produit d'une passion qui s'est exercée sur de nombreuses années; ces "performances" sont dès lors à considérer au même plan que la mémorisation des épopées par les bardes, l'art de l'improvisation musicale, le calcul mental ou encore la reconnaissance des milliers de visage qu'impose notre vie quotidienne... La pratique du jeu d'échecs s'avère donc être une activité intellectuelle comme une autre et, à ce titre, ne se singularise pas des autres conduites humaines.
Considérer un jeu uniquement sous l'angle de ses règles permet d'en suivre la propagation de civilisation en civilisation. Les sources littéraires et archéologiques témoignent de la diffusion du jeu d'échecs à partir du sub-continent indien où il est attesté, sous le nom de caturanga, dès le VIe siècle de notre ère. La Chine, le Japon, la Perse, l'Europe, ..., connurent ainsi le jeu en procédant chaque fois à des modifications qui en facilitèrent l'intégration. Le nom des pièces, leur représentation, leur force varièrent mais n'entamèrent pas le principe général d'un jeu sur tablier où deux adversaires maniant des pièces qui se différencient par leur capacité de mouvement cherchent, pour remporter la victoire, à capturer (à "mater") une pièce particulière (dans le jeu occidental, le "Roi"). La conception de l'espace joua également un rôle dans ces adaptations ludiques et un exemple significatif est fourni par la pensée chinoise qui, empruntant à l'Inde l'échiquier unicolore de 64 cases (8 x 8 colonnes), l'utilisa comme un tablier de 81 intersections (les pièces sont posées au croisement des 9 x 9 lignes). Notons que les "grandes" civilisations n'eurent pas l'apanage du jeu d'échecs car il fut aussi pratiqué dans les petites sociétés sibériennes et c'est sans doute à l'occasion des relations que celles-ci entretenaient avec les nations indiennes de la Côte nord-ouest que le jeu passa même en Amérique.
Si la descendance d'un jeu est identifiable grâce à la reconnaissance des formes, somme toute élémentaires, de ses règles, il faut néanmoins l'enthousiasme d'un mathématicien pour réduire l'analyse anthropologique d'un jeu à ses règles logico-mathématiques:
"En présence d'un jeu, donné par sa règle, on se demandera par exemple s'il est déterminé, ou de hasard pur, ou de stratégie; s'il est à "information parfaite" ou non; s'il est coopératif ou non, etc. Tout reste à faire dans ce domaine, mais nous pensons qu'il y a là une voie de recherche riche de promesses pour l'ethnologie et la sociologie: peut-être l'étude de la structure des jeux pratiqués par les sociétés aura-t-elle alors un rôle aussi révélateur que celle des structures de la parenté" (Barbut 1967: 863).
L'influence des Structures élémentaires de la parenté est ici manifeste, mais si les règles de parenté déterminent directement l'organisation sociale, les règles ludiques ne sont par contre liées qu'à des formes épisodiques de sociabilité. De plus, les caractéristiques "mathématiques" d'un jeu ne concordent pas nécessairement avec les propriétés que les joueurs lui prêtent. Un exemple concret révèle immédiatement comment un jeu même rudimentaire [3] peut donner lieu à deux perceptions radicalement différentes. Les règles de ce jeu sont simples: deux pions blancs et deux pions noirs se déplacent en avant ou en arrière (mais pas sur le côté) le long des colonnes; la prise n'existant pas, la victoire revient à celui qui bloque, à l'extrémité de chaque colonne, les deux pions adverses.

Un jeu de pions élémentaire
Bien qu'élémentaire, cet exemple introduit à un certain nombre de principes fondamentaux, car, à celui qui ignore tout des jeux sur tablier, il apprend le caractère abstrait et formel de la règle:
- l'espace est découpé en cases et les pions s'y déplacent en fonction du code du jeu et non selon la capacité physique du joueur;
- les joueurs jouent à tour de rôle;
- un but conventionnel détermine le vainqueur.
La compréhension de ces principes n'est pas toujours immédiate car un enfant débutant a parfois tendance à jouer plusieurs coups de suite en oubliant son adversaire. Le comportement du petit Nicolas et de son copain Alceste, décrit par Goscinny, illustre avec humour, que le maniement d'une règle formelle à l'intérieur d'un espace abstrait soulève quelques difficultés mais implique surtout le choix de s'y conformer:
"Le papa d'Alceste nous a montré comment on range les pièces sur le damier [...], il nous a montré les pions, les tours, les fous, les chevaux, le roi et la reine, il nous a dit comment il fallait les faire avancer, et ça, c'est pas facile, et aussi comment il fallait faire pour prendre les pièces de l'ennemi.
- C'est comme une bataille avec deux armées, a dit le papa d'Alceste, et vous êtes les généraux. [ Après ces explications, le père se retire]
- La bataille commence, a dit Alceste. En avant! Baoum!
Et il avance un pion. [La partie "dégénère" rapidement]
- Ça vaut pas, m'a dit Alceste. La tour, ça avance tout droit, et toi tu l'as envoyée de côté, comme un fou!
- Victoire! j'ai crié. Nous les tenons! En avant, braves chevaliers! Pour le roi Arthur! Boum! Boum!
Et avec les doigts, j'ai envoyé des tas de pièces; c'était terrible.
- Attends, m'a dit Alceste. Avec les doigts, c'est trop facile; si on faisait ça avec des billes? Les billes, ça serait des balles, boum, boum! [...]
C'est dommage qu'on n'ait pas pu continuer parce que c'est très chouette le jeu d'Échecs! Dès qu'il fera beau, nous irons y jouer dans le terrain vague. Parce que, bien sûr, ce n'est pas un jeu pour jouer à l'intérieur d'une maison, les Échecs, vroum, boum, boum!" (1988: 84-91).
Nicolas et Alceste ont ainsi profondément modifié la nature de l'activité ludique à laquelle ils se livraient: le jeu de réflexion est devenu jeu de massacre sans néanmoins faire disparaître toute convention puisque l'esprit de la règle réapparaît avec le recours obligé aux billes de verre. De plus, un but subsiste même s'il s'avère moins codifié que le mat: il faut renverser un maximum de soldats ennemis (qui osent peut-être se relever quand ils ne sont que blessés...).
Si le détournement des règles ne conduit pas nécessairement à sortir de l'espace ludique, la parfaite compréhension, par les joueurs, de leurs conséquences logiques peut en revanche saper la nature même du jeu. Le petit jeu de pions décrit précédemment exemplifie ce fait car dès que les deux joueurs apprennent, ou découvrent d'eux-mêmes, l'algorithme donnant systématiquement la victoire au camp en second, ils cessent de le considérer comme un jeu et donc d'y jouer. La lecture de cet algorithme suffit à faire percevoir les limites ludiques de ces règles:
- si le premier joueur avance le pion d'une colonne de x cases, le second joueur avance le pion de l'autre colonne de x cases;
- si le premier joueur recule un pion de x cases, le second joueur avance le pion de la même colonne de x cases.
En suivant cette procédure, le second joueur atteint systématiquement la position gagnante en un maximum de 12 coups, et l'on comprend la lassitude que suscite dès lors ce jeu. A l'opposé, deux ordinateurs programmés pour ce jeu sont prêts à s'affronter jusqu'à la fin des temps... Inexorablement, ils afficheront sur leurs écrans de contrôle: B a gagné, A a gagné, B a gagné, A a gagné, ... Jamais joueur, ni lecteur, ne se laisserait ainsi voler sa liberté d'interrompre une activité aussi ennuyeuse. Un système de règles ne suffit donc pas, d'un point de vue anthropologique, à définir un jeu, car la réalisation de ce dernier est impensable sans une certaine attitude ludique du joueur à son égard. Le jeu est indissociable des joueurs.
De plus, les joueurs ne réduisent pas non plus les jeux qu'ils pratiquent à leurs caractéristiques formelles. Les stick games des Shuswap de Colombie britannique se présentent ainsi, d'un point de vue mathématique, comme des jeux de hasard puisqu'il faut deviner la position d'une série d'os cachés dans les mains de l'équipe adverse. Or les participants considèrent qu'ils font preuve de stratégie (cf. Reuther 1993). Etudiant le jeu de billes, Georges Augustins a également montré que les écoliers le considèrent moins comme un "jeu d'adresse" que comme un "jeu de risque": "Le grand joueur, le champion, n'est pas nécessairement celui qui se montre toujours le plus adroit, c'est, en revanche, invariablement celui qui accepte de jouer gros jeu, de risquer d'un seul coup un nombre important de calots ayant une grande valeur" (1988: 12-13). Le go est tout aussi révélateur car les joueurs qui posent sur le go ban des pierres à tout jamais immobiles, considèrent paradoxalement, ainsi que l'écrit Georges Perec que "le go est un jeu de mouvement; [les parties sont commentées en termes] de glissements, d'encerclements, de progression rapide, d'attaque sur les flancs, de percées, d'avalanches..." (Lusson, Perec, Roubaud, 1969: 25). La structure logico-mathématique d'un jeu ne détermine donc pas les représentations de ceux qui s'y adonnent.
L'avenir d'un jeu ne dépend pas non plus de sa richesse structurale. Ainsi, en l'absence de réel enjeu matériel, le succès d'un jeu comme le loto pourrait paraître surprenant au vu de la pauvreté de ses règles. Chacun se trouve en effet réduit à remplir, conformément aux numéros tirés, les cases d'un carton pré-imprimé. Aussi l'intérêt du jeu n'est compréhensible que si, dépassant le strict domaine de la règle, on prend également en compte la sociabilité qu'il suscite et le symbolisme qu'il met en oeuvre. Jean-Marie Lhôte, dans son Histoire des jeux de société, rappelle ainsi que:
"En France, la bonne humeur des joueurs était entretenue par des plaisanteries et des annonces liées à des jeux de mots approximatifs, devenus traditionnels. Pour 3, c'était "Troyes en Champagne"; pour 8: "huître de Cancale"; pour 20: "vin sans eau, à combien le pot"; pour 22: "les deux cocottes" (à cause de la forme des chiffres); 33: "les deux bossus"; 77: "les deux potences"; 88: "les deux lunettes"" (1994: 267).
Le loto paraît être aux antipodes des échecs où la nécessité d'une intense réflexion, due à la complexité des possibilités tactiques générées par les règles, semble impliquer d'elle-même un parfait mutisme. Or, certaines parties d'échecs connaissent des jeux de mots comparables. Aussi, faut-il tirer de cet échantillon ludique la perspective que, d'un point de vue anthropologique, la spécificité d'un jeu réside moins dans ses règles logico-mathématiques que dans les projections qu'il suscite et dans la sociabilité qui l'accompagne.
"Je ne sais pas jouer aux échecs" ou encore "je sais juste déplacer les pièces" sont des paroles fréquemment entendues lorsque je présentais ma recherche en cours. La quasi-nécessité de se situer par rapport à cette pratique ludique apparaît significative car de semblables affirmations ne se rencontrent guère lorsqu'on traite du culte des saints ou des sociétés paysannes. La gêne, légère, qui accompagne parfois ces aveux témoigne de la place des jeux traditionnels dans notre culture: posséder les bases des échecs ou du bridge fait partie du bagage de l'honnête homme même s'il en est de très honnêtes auxquels ces connaissances font défaut. Ces phrases sont révélatrices, également, de ce que le sens commun ne dissocie pas la réflexion sur la pratique ludique de la pratique elle-même. Enfin, l'expression de cette ignorance rappelle, plus spécifiquement pour les échecs, le rapport que ce jeu entretient avec le mythe de l'intelligence; ne pas savoir jouer aux échecs, c'est "ne pas participer de la raison".
Bref, peut-on lire ce livre en ignorant qu'une "finale de fous de couleur opposée" procure une partie nulle? Qu'à une "attaque de minorité", il est bon de répliquer par des menaces sur "l'aile-roi"? Que dans le "gambit-dame accepté", il est dangereux de conserver le pion d'avance? Ces dernières questions exceptées, j'espère que la perspective développée jusqu'ici n'a pas laissé penser au lecteur qu'il devait, avant de poursuivre sa lecture, s'initier aux arcanes de la science échiquéenne [4]; une monographie d'ethnologie rurale ne nécessite pas de savoir labourer. Néanmoins, je n'hésiterai pas, quand le besoin s'en fera sentir, à expliciter certains aspects "théoriques". L'ensemble ne constituera cependant pas un manuel d'échecs, car le but recherché n'est pas l'apprentissage du jeu, mais la compréhension de la pensée des joueurs.
Cette dernière remarque suggère qu'il m'était en revanche indispensable de posséder quelques compétences sur le jeu de manière à appréhender la pensée échiquéenne autrement que comme une obscure et gigantesque cabale. "1. e4, c5 2. Cf3, d6 3. d4, cxd4 4. Cxd4, Cf6 5. Cc3, g6": tous les ouvrages théoriques enseignent ainsi sur des centaines de pages comment engager une partie. L'"ouverture" ci-dessus s'appelle la "Dragon", terme qui, d'un point de vue anthropologique, invite mener une comparaison avec d'autres "débuts" portant également le nom d'un animal. Or, si les coups de ces ouvertures ne présentent en soi aucun intérêt pour l'anthropologue, leur prise en considération raisonnée permet par contre d'enrichir le dossier des classifications mi-populaires, mi-scientifiques.
Plus généralement, pour suivre les propos des joueurs, il faut entendre leur jargon et être capable de saisir sur le vif les commentaires qui accompagnent leurs parties. L'ironie, le double langage, la fausse naïveté, les jeux de mots, foisonnent dans cet univers ludique, et il convient non seulement d'en rendre compte, mais aussi de proposer une analyse des actes de langage qui se trouve évidemment dépendante de la capacité à interpréter correctement les paroles proférées. Qu'un joueur s'exclame au cours d'une partie "légère" (c'est-à-dire non officielle) "quel beau roquefort!" doit ainsi paraître déplacé à quiconque ignore le chassé-croisé du roi et de la tour, nommé "roque", et se trouve donc incapable de rétablir la seconde lecture de cette phrase: c'est un roque beau et fort. La mise en évidence de ce jeu de mot n'épuise cependant pas l'intention de l'énonciateur car il faut encore évaluer comme le font l'adversaire et les spectateurs la position sur l'échiquier pour vérifier si le "roque" en question constitue réellement une citadelle imprenable. Désignant un roque affaibli, l'antiphrase du roquefort contribue à la dégradation du camp adverse.

un roque noir bien protégé "Mais c'est du gruyère, ce roquefort!"
Ces aperçus de paroles en situation suffisent à prouver qu'il est nécessaire à tout ethnographe d'une pratique ludique de partager avec les joueurs leur connaissance technique du jeu. Dans le cas des échecs qui possèdent une tradition pluri-centenaire, la maîtrise de ce savoir rappelle, d'une certaine manière, les compétences linguistiques qu'il faut acquérir dans les terrains exotiques. Cette comparaison paraîtra quelque peu disproportionnée aux défenseurs d'une conception rigoureuse des langues naturelles mais les joueurs, dont beaucoup sont polyglottes, font volontiers allusion à une "langue échiquéenne". Une confrontation de la facture de deux champions du début du XXe siècle recourt ainsi à ce thème classique: "Là où Rubinstein parle une langue bien apprise, Capablanca parle sa langue maternelle" (Giffard, 1993: 426).
Aussi me suis-je remis, pour les besoins de cette enquête à apprendre et à écouter cette langue que j'avais déjà eu l'occasion de baragouiner pendant mon adolescence. Mais je me suis également remis à la parler et à la pratiquer; autrement dit, j'ai "joué" contre des "adversaires" qui étaient censés n'être que mes "informateurs". En transgressant les règles habituelles du rapport de l'ethnologue à son terrain, règles qui réclament une présence "neutre" observante ou, selon le terme consacré, une "observation participante", je répondais à une volonté d'atteindre par cette approche certains faits difficiles à saisir autrement, mais j'accordais, aussi et surtout, ma démarche à une exigence dictée par le terrain lui-même. Je retrouvais sous d'autres latitudes l'idée qui fut constitutive à "l'observation participante" et que Sir Edmund Leach rappelle en ces termes:
"My first teacher in anthropology was Bronislaw Malinowski. The key point about Malinowski's anthropology was his thesis that the fieldworker must use his eyes and his personnal experiences rather than just ask "informants" about "customs" which, for all he knew, might be figments of their imagination. The data of anthropology come from real life, not from travellers' tales" (1986: 11).
On comprend d'emblée l'intérêt de ne pas rester totalement étranger à une activité mobilisant autant les aspects intellectuels, cognitifs et émotifs de la personne. Avoir éprouvé (et participé à) la tension tant mentale que psychologique provoquée par une partie de tournoi officiel, a offert - sous le couvert d'une réflexion critique - une meilleure intelligence de ce moment-clé de la culture échiquéenne. Du point de vue de Sirius, un compte-rendu de la vie en tournoi grosso modo exact, mais d'une pertinence limitée pourrait être: "le joueur entre dans la salle, s'assoit en face d'une autre personne à qui il sert la main; ensuite tous les deux restent immobiles et silencieux pendant environ cinq heures; de temps à autre, ils déplacent de quelques centimètres un petit bout de bois; à la fin, ils se serrent de nouveau la main et puis s'en vont, chacun de leur côté". Or s'impliquer dans une partie permet de réaliser combien un simple geste anodin, un genou qui vibre, un doigt qui tapote, un regard trop vite jugé dédaigneux, peut susciter chez l'observateur, ou chez son adversaire du moment, des réactions intérieures qui s'extériorisent parfois dans un éclat sans commune mesure avec l'impulsion initiale. Pas feutrés, tic-tac des pendules d'échecs, chaises qui crissent, regards lourds, amicaux ou ironiques, chuchotements..., le tournoi d'échecs avec son silence, à cause peut-être de son silence, est un des lieux les plus bruyants que je connaisse. Ce qu'entend le joueur est plus qu'un bruit confus et sans signification, c'est un bruit qui, aussi minime soit-il pour le non-joueur, retentit de sens. Un raclement de gorge, c'est peut-être le conseil d'un ami qui veut prévenir l'irréparable. Même un grincement de chaise peut, dans ce contexte, susciter une interprétation s'il se trouve correspondre au mouvement d'un joueur dont on sait qu'il ne s'autorise à se dégourdir les jambes que dans une position estimée gagnante. Le chuchotement... mais que diable se colporte-t-il dans ces moments où chacun n'est censé se préoccuper que du succès de son roi?
S'attacher à ces détails, ces gestes, ces regards ou ces chuchotements, implique donc de s'arrêter sur des faits en apparence si insignifiants qu'aucune "machine ethnographique" - si elle existait! - n'enregistrerait a priori. S'il y a lieu, ici, de passer sous la loupe ces détails infimes et de décomposer, comme dans un ralenti cinématographique, certains gestes, c'est que leur prise en compte est précieuse pour saisir l'implication du joueur dans une longue partie d'échecs. Pendant une partie, le joueur perçoit en effet une multitude de petites impressions, et le fait d'avoir été là - en tant qu'ethnographe - a permis non seulement de pouvoir les voir ou les entendre, car il vaut mieux être soi-même engagé dans la compétition pour recueillir entre deux coups les confidences d'un autre joueur, mais a montré aussi la nécessité d'une certaine manière d'en interpréter - en tant que joueur - le sens. Car la gigantesque analyse sémiotique à laquelle se livre l'anthropologie ne vaut, c'est un truisme, qu'à la condition que les "indigènes" soient eux-mêmes en contact avec les signes (dont ils peuvent être ou non "conscients", mais c'est là un autre problème), ou plus précisément réagissent sur eux. Accepter de se concentrer ainsi sur ces "petits détails" revient en fait à accepter ce changement d'échelle, ou ce changement de dimension spatio-temporelle, qui a été poétiquement résumé dans une de ces petites citations fétiches que les joueurs d'échecs aiment à retrouver de livre en livre: "Il y a plus d'aventures dans une partie d'échecs que sur toutes les mers du monde" (Mac Orlan [1941] 1946: 78).
Dans les salles silencieuses des tournois s'entend donc la rumeur de la vie sociale échiquéenne; c'est ce "bruit" dans ce silence, ce bruit et ce silence qu'il faut analyser.
Je n'ai pas encore donné d'illustration des propos échangés par les joueurs au cours des parties dites "sérieuses" des tournois officiels. Un seul exemple suffira à montrer que le joueur reste, malgré le règlement qui impose le silence et la partie qui accapare son attention, un être social. La scène se passe au début d'une "ronde" [5] du championnat de Paris où près de 1000 joueurs s'affrontent. Comme je discute, debout, avec un compétiteur qui attend encore l'arrivée de son adversaire, un vieux filou abandonne un instant sa partie pour venir le saluer et en profite pour lui glisser à l'oreille:
A: Tu as entendu la nouvelle?
B: Non.
A: Il y a une joueuse qui a déjà perdu!
B: Non, déjà? C'est qui? [Comme les parties n'ont débuté que depuis une demi-heure, le joueur s'étonne d'une défaite si prompte qui laisse présager que la joueuse s'est laissée prendre dans quelque piège grossier. Bref, il attend une illustration concrète de l'éternelle faiblesse féminine en matière échiquéenne!]
A: Oui, elle s'est penchée pour chercher quelque chose dans son sac, et puis elle est tombée au temps... ["Tomber au temps", c'est-à-dire dépasser le temps imparti au joueur, implique la perte de la partie. Or comme les joueurs disposent chacun de deux heures, aucun (aucune) ne peut avoir déjà perdu au temps après seulement une demi-heure de jeu. C'est donc à l'extrême fouillis ou à l'infinie profondeur de cette féminité objectivée qu'est le sac à main qu'il faut attribuer cette surprenante dilatation temporelle...]
Satisfait de son effet, le plaisantin alla se rasseoir. Sous l'"histoire drôle" transparaît en fait deux niveaux souvent juxtaposés ou mélangés dans ces bribes de discours. Il y a d'un côté cette intense et permanente transmission d'informations sur les autres participants du tournoi. Bien que ceci affleure tout juste dans l'échange verbal, on ne doit pas pour autant l'ignorer dans l'analyse: de qui s'agit-il? demande B qui, un instant abusé sur la réalité de la joueuse, s'imagine que la conversation est engagée sur le registre de l'inter-connaissance entre les joueurs; il est aussi facilement trompé car c'est souvent ainsi qu'on apprend que Pierre a gagné contre Paul en utilisant quelque "ouverture" jusqu'à ce jour inconnue. Il y a de l'autre côté, ce que j'appellerai, provisoirement, les stéréotypes ou les images mythiques (ici l'image de la femme comme joueuse). Or comme ces deux niveaux se fécondent mutuellement, le mythe s'incarnant, par exemple, dans un individu qui joue lui-même avec ce mythe, j'ai construit mon argumentation dans un mouvement de va-et-vient permanent entre la sociabilité et le mythe. Significativement, la première figure entraperçue dans cette introduction ne se trouvait-elle pas qualifiée d'un "maître Albert"?
Cette position de joueur a permis d'accéder tant aux discours naturels qu'aux réseaux de sociabilité de ce milieu. J'ai en effet tenu à recueillir, en priorité, les paroles que les joueurs tiennent entre eux, indépendamment de toute interrogation extérieure au milieu échiquéen. Le terme de discours "naturel" ne doit évidemment pas laisser accroire qu'il existerait une forme et un contenu unique à ces propos, car le contexte oriente évidemment les conversations. Il n'existe pas un discours "naturel" du joueur d'échecs. En recueillant les discussions échiquéennes, en accédant autrement dit aux préoccupations et aux interrogations des joueurs, j'ai essayé de comprendre comment cette culture ludique pouvait se construire dans le dédale des interactions quotidiennes. Cela signifie concrètement que j'ai peu pratiqué les entretiens dirigés et que je n'ai en tout cas jamais demandé à un joueur pourquoi il jouait [6].
Au-delà des clichés sur les mobiles de la pratique, volontiers renvoyés par les "notables" échiquéens aux non-joueurs, je me suis donc surtout appliqué à saisir sur le vif les "discours et les pratiques" [7] des joueurs. Être là en tant que joueur a ainsi rendu possible l'observation des multiples formes de pratiques occasionnées par la sociabilité échiquéenne: réseaux d'amitiés ou de connaissances, circuits de recrutements des clubs, influences "occultes" avant des votes concernant des décisions fédérales... A côté du discours, ou du non-discours, sur ces relations plus ou moins spontanées, on ressent immédiatement l'intérêt que présente le fait de pouvoir y assister directement. Or un bon moyen pour apprendre ce qui se fait et se dit dans les silences feutrés des tournois, ou les huis clos des comités directeurs, c'est d'être joueur et dirigeant soi-même.
Si j'ai ainsi tenu à m'investir directement dans ce terrain qui s'est déroulé pour l'essentiel en France de 1990 à 1997, je n'ai en revanche accordé qu'un intérêt limité à l'introspection de mes propres états d'âme sur le jeu. A cet observateur revêtu des oripeaux d'un ancien joueur, le milieu échiquéen a offert l'accueil indulgent qu'il assure à la plupart de ses originaux. Quel que fût le comportement un peu bizarre qui put être le mien pendant ces longues années de terrain (filmer des scènes incongrues [8], noircir des cahiers entiers de notes frénétiques, faire preuve d'une curiosité - ou d'une naïveté - exagérée... bref l'ordinaire ethnographique), je pense que les joueurs que j'ai fréquentés m'ont toujours considéré comme un des leurs et non comme une pièce rapportée. Dans ce milieu, les comportements singuliers ne détonnent pas particulièrement et les rares joueurs qui s'étonnaient de la présence d'un magnétophone ou d'un camescope dans mes mains se sont généralement contentés d'une réponse ("j'enregistre") qui n'expliquait rien tant elle était redondante avec l'action. Au hasard des amitiés ou des conversations, certains ont appris, ou se sont doutés, que je menais une recherche sur les joueurs d'échecs. Mais il doit encore exister certaines personnes, assez proches de moi, qui ignorent toujours la recherche que j'ai menée. Je dois même avouer que j'ai été surpris de l'invisibilité que pouvait prendre pour certains le travail ethnographique. Je questionnais, depuis plus d'une heure, un étudiant sur les parties qu'il disputait, jour et nuit, grâce au Minitel. Ma main courait sur les feuilles du carnet pour ne rien perdre des renseignements que cette conversation m'apportait; sous le rythme de l'écriture, la crampe de l'écrivain commençait même à se faire ressentir quand soudain le joueur s'arrêta:
A: Qu'est-ce que tu fais?
TW: Et bien, je note ce que tu me dis.
A: Ha bon, je croyais que tu faisais le brouillon d'une lettre!
L'étudiant me demanda encore combien de pages j'avais pu ainsi gratter, je lui expliquais en quelques mots le sujet de ma recherche et la conversation reprit son cours...
Fait notable, il existait déjà dans le monde échiquéen une place pour l'observateur ainsi qu'en témoigne trois termes qui servent à désigner les spectateurs d'une partie. Sous des modalités différentes, la "galerie", le "kibitzer" ou le "touriste" posent leurs regards sur les échiquiers et les joueurs. Un "touriste", c'est en particulier un joueur reconnu qui assiste à un tournoi sans y participer. Une traduction approximative du mot "ethnologue" en langage échiquéen donnerait "touriste professionnel".
Je ne me suis cependant pas contenté d'occuper cette place de joueur-observateur que la culture échiquéenne offrait ainsi "spontanément". A côté des joueurs proprement dit, se trouvent en effet des arbitres (ou autrement dit, un "corps arbitral"), des organisateurs, des responsables fédéraux (une "fédération") et il était nécessaire de prendre en considération l'ensemble de ces rôles et de ces réseaux pour reconstruire un modèle cohérent et complet, ou plus exactement équilibré, de ce petit "monde des échecs". A cette fin, soucieux de persévérer une approche réellement participante, je me suis également impliqué comme animateur, arbitre et responsable fédéral. Un bref aperçu de ces différentes expériences permettra d'indiquer l'origine de mes informations de terrain et de clarifier finalement certains questions éthiques.
En tant que joueur, j'ai directement participé à divers tournois, championnats officiels, rencontres par équipes, etc. En me remettant ainsi à jouer pour les besoins de l'enquête, je pensais que le fait de ne pas préparer mes variantes et d'accorder beaucoup plus d'attention aux comportements des compétiteurs qu'à la position de mes pièces entraînerait des conséquences éminemment négatives sur mon niveau de jeu, mais il faut croire que Caïssa, la déesse des échecs, s'est sentie flattée que je m'intéresse à elle et à ses dévots, car elle m'a accordé, au vu de résultats acquis sur l'échiquier, un classement de joueur international à 2225. Officiellement, cela me situait parmi les 250 premiers joueurs français. Cette situation de joueur ainsi assurée, j'ai beaucoup fait le "touriste"...
"Animateur d'échecs", j'ai aussi pu voir comment ce jeu s'intègre dans le cadre scolaire, connaître d'autres animateurs, les suivre dans leurs cours et considérer les liens que la Ligue Île-de-France des échecs entretient tant avec la Ville de Paris qu'avec ces animateurs qu'elle sélectionne et rémunère (cf. Wendling 1995). Ne pouvant par ailleurs faire l'économie d'un apprentissage de ce monument de la pensée échiquéenne qu'est le réglement, j'ai suivi la semaine de cours intensifs d'un "stage d'arbitrage" et préparé l'examen écrit qui clôt, quelques mois plus tard, ce cycle d'enseignement. Arbitre-adjoint lors de plusieurs rencontres nationales, et arbitre principal à l'occasion de trois tournois régionaux, j'ai acquis une expérience directe du rapport des joueurs et des arbitres au règlement.
J'ai enfin exercé quelques responsabilités à divers échelons de la vie fédérale. Les associations loi de 1901 étant demandeuses de gratte-papiers bénévoles, j'ai assuré le rôle de secrétaire de séance lors de deux assemblées générales annuelles de la Ligue Île-de-France; parallèlement à ces réunions auxquelles j'ai le plus souvent assisté sans charge officielle, j'ai été fréquemment invité aux séances de travail des différents comités [9] qui se sont succédés à cette instance régionale.J'ai enfin été élu par l'assemblée générale des clubs comme membre du comité directeur de la Fédération française des échecs. Petit parlement échiquéen, cette assemblée de 36 membres décide de l'orientation fédérale et offre ainsi un lieu privilégié d'observation des synergies propres aux passions partagées mais aussi des antagonismes d'idées ou de personnes. Dans tout ces lieux, les apartés ou les intrigues de couloir n'ont pas manqué d'être aussi instructifs que les discours tenus à la tribune. Le fait d'avoir été mandaté par des électeurs qui ignoraient que ma candidature n'aurait jamais été présentée en dehors du cadre de cette recherche pose bien évidemment un problème éthique que chacun jugera en fonction de ses propres critères. Pour ma part, cette dissimulation ne suscite pas de sentiment de culpabilité car j'ai tâché de m'acquitter consciencieusement de cette charge en apportant ma propre sensibilité aux débats et en exprimant mes suffrages dans le sens qui me semblait le plus positif pour la communauté échiquéenne. J'ai de plus été membre de diverses commissions et même assumé la présidence de la "commission d'homologation" qui établit ou vérifie le statut des joueurs. Bref, j'estime avoir accompli, avec honnêteté mais sans mérite, le travail d'un parlementaire ordinaire. Est-il utile d'ajouter qu'en n'affichant pas mes motivations premières, je ne me singularisais pas outre mesure? Le commerce des autres "administrateurs" m'a appris que nombre d'entre eux développent en plus de "l'amour des échecs" des préoccupations plus précises qu'ils ne mettent pas non plus en avant. Celles-ci résultent d'une recherche de considération sociale (voire de profits divers), mais également du souci de défendre les intérêts de leur club et confirment cette règle sociologique qu'une institution fournit certes des "biens collectifs" mais apporte aussi, à ceux qui s'y investissent, des "biens individuels" (Mendras 1983: 150).
La proximité de l'objet étudié associée à cette méthode qui, en détournant la formule classique, peut être qualifiée de participation observante ne va pas sans faire surgir le problème classique de la "distanciation" de l'ethnologue face à son terrain. Malgré l'existence de nombreux travaux ethnologiques sur les sociétés européennes, perdure l'idée qu'un ethnologue n'est pas à même de distinguer les principes culturels régissant sa propre société car la familiarité des faits sociaux nuit à leur observation. Si l'ethnologie "chez soi" pose problème dans la mesure où aucun sentiment d'altérité ne vient directement interloquer le chercheur, il faut néanmoins être sensible au fait que les études sur les sociétés modernes occidentales contemporaines apportent à l'ethnologie un nouveau domaine régional mais constituent peut-être aussi et surtout une pierre de touche pour l'anthropologie générale. Ce n'est pas le lieu de traiter de ce point ici mais quelques précisions permettent d'indiquer comment cette distanciation, indispensable au travail ethnologique, s'est néanmoins opérée concrètement dans le cadre de ma pratique ethnographique.
Ethnographie: l'étymologie du mot s'impose pour rappeler la place qu'occupe l'écriture dans l'observation scientifique des faits culturels. Or le fait d'inscrire sur un carnet de terrain, le soir ou le lendemain matin, les faits observés apporte déjà avec le recul du temps et la médiation de la feuille de papier la première amorce de cette indispensable distanciation. L'expérience d'un terrain exotique et la lecture suivie de textes ethnologiques portant sur d'autres civilisations ont également participer à cette mise à distance en me rappelant continuellement qu'il n'existe pas de faits "naturels" et qu'il faut devant tout fait humain s'interroger sur sa construction culturelle. Refuser en permanence "l'évidence" de sa propre culture ne doit cependant pas faire tomber dans l'écueil du primitivisme qui ferait voir dans le joueur d'échecs le membre d'une tribu sauvage. La mise en oeuvre de concepts ethnologiques a enfin permis de questionner la matière échiquéenne en organisant la problématique autour d'un certain nombre de thèmes fondamentaux. La difficulté consistait en effet à déterminer ce que la pratique échiquéenne pouvait apporter à la réflexion anthropologique. La comparaison avec d'autres faits sociaux constitue donc un arrière-fond toujours présent.
Avant de clore cette introduction, il me reste à faire un retour sur mon rapport personnel aux échecs. Il ne faudrait en effet pas déduire de ce souci de démystification du jeu, du refus de participer à la déification des champions, voire même de l'usage de cette expression de "pousseurs de bois", un quelconque "mépris" (à la façon du Neveu de Rameau) à l'égard d'une activité que je pratique moi-même avec un certain plaisir. Mais plus encore que ce plaisir de la pratique, il me faut avouer une certaine connivence avec certains aspects de la "philosophie" que véhicule ce "monde des échecs". J'apprécie en particulier l'esprit égalitaire, ou peut-être plus précisément communautaire, qui régit les relations des joueurs entre eux. Partageant une même passion, l'adolescent tutoie le vieillard [10], l'ouvrier mate le bourgeois, l'étranger allophone trouve langue commune avec le titi parigot, et même l'antisémite notoire doit considérer les coups du juif tranquillement assis en face de lui. Il y a aussi de la bohème dans la vie du joueur. Ainsi qu'un certain goût pour l'humour qui autorise un "fort joueur" à convier un adversaire à sa mesure de cette façon:
"Tu viens pousser du bois?"
[1] Dans la transcription de cette phrase, les virgules indiquent les mouvements de la main.
[2] Pour le rapport des échecs et du pouvoir dans l'histoire culturelle de l'Occident, cf. Didier Renard (1984).
[3] Malgré son extrême simplicité, ce jeu génère néanmoins une monstrueuse complication calculatoire, car si l'on calcule pour chaque coup le nombre de mouvements possibles on obtient un nombre de parties proche de 10 puissance 20.
[4] Les plus célèbres manuels de base sont ceux de Tartakover (dont la première édition remonte à 1936), Tarrasch (dont le traité a été publié en allemand en 1931), van Seters (1972/87) et Seneca (1974).
[5] Le mot ronde désigne l'ensemble des parties qui se déroulent en même temps. Un tournoi compte plusieurs rondes.
[6] Comme le remarque Maxime Chastaing, cette question du "pourquoi" est souvent entachée d'un jugement moral implicite: "En France, les parleurs [...] ne demandent le motif d'une action que lorsque celle-ci leur semble anormale et qu'ils veulent connaître les raisons de cette anomalie" (1959: 319).
[7] L'expression (commode) de "discours et pratiques" ne doit pas laisser croire que ces deux termes constituent pour moi deux niveaux distincts. Les discours ne sont en effet qu'une forme particulière de pratique.
[8] Je me rappelle la réaction d'un arbitre scandalisé que je filme l'état d'une "salle d'analyse" désertée par les joueurs. Échiquiers aux pièces enchevêtrées, pions traînant par terre, mégots aplatis, canettes de bière écrasées, marc de café renversé... tout y donnait cette écoeurante impression que laisse la table d'un banquet quand la fête est finie.
[9] Alors que les statuts prévoient des élections tous les 4 ans, mon travail de terrain s'est cependant inscrit dans une période d'instabilité caractérisée par l'élection, presque chaque année, d'un nouveau président de la ligue.
[10] Bien sûr, il est de jeunes joueurs qui n'entretiennent aucun rapport de familiarité avec les générations qui les ont précédés. Et d'autres, jeunes ou vieux (comme dit la chanson, l'âge ne fait rien à l'affaire), qui, pour reprendre la définition donnée par Dupriez au mot "humour", n'éprouvent guère "le sentiment des limites de l'esprit et de la banalité des choses" (1984: 234).