Christian Ghasarian - Tensions et résistances : une ethnographie des chantiers en France
INTRODUCTION
L'ethnologie s'efforce de mettre à jour les logiques qui sous-tendent les comportements. Elle relève le plus souvent de la recherche fondamentale dans la mesure où les résultats obtenus sont principalement destinés aux universitaires et chercheurs. Une nouvelle demande émerge néanmoins depuis quelques années dans le secteur privé. Fondées sur le principe des contrats d'étude ponctuels, ces recherches amènent le plus souvent les ethnologues à adapter leurs méthodes et, parfois, à réviser leur déontologie.
Cet ouvrage présente les observations et analyses d'un chercheur qui a répondu à la demande de la direction d'une importante entreprise d'électricité française, définie ici sous le pseudonyme de "Mitac", dont les dirigeants voulaient "en savoir plus" sur leurs employés au travail. Par le biais d'une participation active de plusieurs mois dans différents chantiers dans différentes régions dans laquelle cette entreprise est implantée, je me suis efforcé de déterminer les systèmes de valeurs et de logiques qui animent les électriciens travaillant pour la société Mitac. Cette insertion dans le milieu ouvrier m'a mis face à des situations inhabituelles par rapport aux recherches ethnologiques plus "conventionnelles".
Le fait de travailler sur les chantiers, même si mon immersion fut relativement réduite dans le temps, m'a permis d'entrevoir de l'intérieur le vécu des personnes que je cherchais à comprendre. Ma description est ainsi déterminée par différents paramètres : les électriciens avec lesquels j'ai travaillé et parlé, les situations dans lesquelles je me suis trouvé, etc. Des idées non entendues, des faits non observés et des aspects que j'ai considérés - consciemment ou non - comme secondaires lors de mes enquêtes ne sont pas traités ici, ce qui ne préjuge pas de leur inexistence. Ce texte ne présente par ailleurs que des "représentations", des "discours" et des "pratiques" et sa lecture doit se faire en gardant à l'esprit qu'il y a souvent un décalage entre les trois niveaux et que les représentations et les discours ne correspondent pas toujours à la réalité des pratiques. Ces représentations et discours participent néanmoins aux processus de construction de la réalité sociale. Ils font l'objet d'une intersubjectivité de sens commun et méritent de ce fait une attention aussi grande qu'aux pratiques observables. Certains patterns ont ainsi pu être mis à jour et sont exposés dans cet ouvrage.
Il est important de garder à l'esprit que les propos, les situations et les faits présentés dans cette étude sur les électriciens Mitac reflètent des tendances et, souvent, des malaises qui ne sont pas exclusifs à l'entreprise étudiée. Le monde du travail en France favorise en effet la mise en place d'une "culture ouvrière" qui gère et rationalise à sa façon la crise économique actuelle. S'il existe bel et bien des constantes dans les représentations, les discours et les pratiques des ouvriers - et parmi eux des électriciens - dans le pays, la culture ouvrière n'est cependant pas homogène et la sélection des modèles de pensées, de paroles et d'action, varie en fonctions de nombreux critères psychologiques, sociaux et régionaux. Tout en posant les fondements intersubjectifs du milieu étudié, cette étude présente également des spécificités : celles des ouvriers français par rapport à d'autres pays, celles des électriciens par rapport au milieu ouvrier en France, celles des électriciens travaillant dans la région sud-est et, en dernier lieu, celles des électriciens Mitac travaillant dans la région sud-est.
Si c'est principalement par le biais de la comparaison que ces spécificités peuvent être pointées, il faut bien admettre que les études ethnologiques de ce type manquent encore pour le moment. Une ethnologie des représentations du travail et des modes d'apprentissage chez les ouvriers de la même entreprise dans la région parisienne et en Lorraine a toutefois été entreprise par Philippe Erikson en 1995. A titre indicatif, je ferai de temps à autre des mises en perspective entre les données "élaborées" dans la région sud-est en relation et celles de mon collègue et ami dans ces deux autres régions.
Cette recherche a été réalisée au premier semestre 1996 sur quatre chantiers de la région sud-est où la société Mitac était implantée lors de mes enquêtes. Chaque chantier - que j'ai défini comme A, B, C, et D - avait ses particularités. Celles-ci étaient liées aux tâches à effectuer, à la personnalité du chef de chantier, à celle du (ou des) chef(s) d'équipe et à celles des électriciens présents sur le site, etc. D'autres corps de métier côtoyaient par ailleurs les électriciens sur ces chantiers. Avant de rentrer dans le détail des représentations, discours et pratiques des électriciens avec lesquels j'ai travaillé, il est utile de résumer succinctement le contexte général des différents chantiers dans lesquels ils opéraient.
Le chantier A. Il s'agissait principalement de travailler dans la salle de contrôle d'une raffinerie du sud-est. Une équipe d'environ vingt-cinq électriciens Mitac s'affairaient dans un petit périmètre à changer et à recâbler une partie de l'appareillage de contrôle de la raffinerie, temporairement à l'arrêt pour cette opération. La Mitac devait impérativement finir le travail demandé avant la remise en marche des machines. Beaucoup de personnes et d'argent étaient en jeu, ce qui engendrait une importante tension sur le site, tension à laquelle toutes les personnes travaillant pour la Mitac, du chef de chantier aux intérimaires, étaient soumis. Cette nécessité de finir la tâche imposée conduisait les chefs à demander aux électriciens de faire des heures supplémentaires. Ce point était justement la cause d'une autre tension entre la hiérarchie et la majorité des agents de la Mitac dans la mesure où plusieurs de ceux-ci refusaient de se prêter à ce qu'ils considéraient comme une manipulation de la direction pour leur faire rattraper ces heures en congés plutôt que les leur payer. Une cohésion et une disposition à la "résistance" face à la hiérarchie, fortement décriée, animait les employés. Au moment où je quittais ce chantier dans lequel plusieurs électriciens continuaient à travailler, le malaise semblait à son comble car certains agents qui avaient refusé de faire des heures supplémentaires se voyaient mutés dans d'autres chantiers, une mutation qu'ils considéraient, tout comme leurs collègues non mutés, comme disciplinaire.
Le chantier B. Cet immense site à la périphérie de Marseille présentait une situation inverse à celle du chantier A en ce qui concerne l'espace de travail. Les électriciens, une vingtaine, travaillaient en solitaires où en équipe de deux, à une distance moyenne de 100m les uns des autres, installant les équipements électriques dans des galeries, dans un supermarché et dans un parking. Si l'autorité des chefs était, dans l'ensemble, ici encore, mal vécue et fortement critiquée, elle ne semblait pas engendrer de solidarité particulière entre les électriciens. Sur ce chantier considéré par la plupart de ceux qui y travaillaient comme un chantier à perte, on pouvait au contraire observer des railleries assez virulentes entre collègues ainsi qu'une forme d'autocontrôle (dont les mécanismes seront développés plus loin) plus prononcée que dans les autres chantiers où j'ai mené mes enquêtes. Tout se passait comme si l'éclatement des électriciens dans l'espace ne favorisait pas la mise en place de relations proches et chaleureuses entre eux.
Le chantier C. Cet autre site dit tertiaire, situé dans le centre de Montpellier, comprenait une équipe beaucoup plus réduite d'une douzaine de personnes en charge de l'électricité et de l'éclairage d'un nouveau bâtiment administratif. Dans ce qui m'apparaissait comme un véritable "temple des lumières", les électriciens Mitac travaillaient en collaboration étroite avec d'autres professions du BTP (Bâtiments et Travaux Publiques). L'ambiance de travail était ici beaucoup plus détendue que dans les chantiers précédents. Les délais semblaient être respectés et le comportement des chefs sur le site n'était pratiquement pas stigmatisé.
Le chantier D. Ce site (sur lequel, par discrétion, je ne peux donner de précision de lieu) comprenait une dizaine d'électriciens, certains fixes, en maintenance et d'autres appointés temporairement. Parmi les électriciens : un tuteur avec son apprenti. En dépit de conditions de travail parfois très pénibles, l'atmosphère générale était bonne et le comportement du chef de chantier principal, respectueux et informel, était apprécié par les électriciens. En conséquence, si ceux-ci se plaignaient occasionnellement de la pénibilité de la tâche qu'ils avaient à effectuer, ils n'adressaient aucun reproche à leur chef de chantier, ce qui favorisait une meilleure acceptation du travail à accomplir. Tous les statuts confondus se retrouvaient à la cantine du lieu dans une convivialité d'autant plus forte que nous étions les seuls ouvriers à la fréquenter.
Les informations que j'ai élaborées sur le terrain en plusieurs mois d'enquête, pendant lesquels j'ai participé activement au labeur quotidien des électriciens, sont de trois ordres :
- des entretiens directs avec les électriciens (pendant le travail, pendant la pause de midi et hors du chantier pour certains) qui - de mon point de vue - interagissaient avec moi comme avec un collègue de travail assez proche ;
- des écoutes de propos tenus entre les électriciens en ma présence, connue ou non, mais non pertinente dans la mesure où je travaillais dans le voisinage des collègues qui dialoguaient sans aucune retenue;
- des observations de pratiques dans le travail et autour de celui-ci (pratiques non déterminées où limitées par ma présence).
Un détail important : les données présentées et analysées ici ne se limitent pas exclusivement aux chantiers dans lesquels l'enquête a eu lieu car des références à des situations et des événements qui se sont déroulés ailleurs, dont on m'a fait part sur le terrain, sont intégrées dans l'étude.
Si j'expliquais systématiquement ma position d'ethnologue aux collègues qui me demandaient d'où - de quel chantier où quelle agence - je venais, tous les électriciens n'avaient pas nécessairement une connaissance précise de mon statut de chercheur, notamment au début de mon séjour sur un chantier. Mis à part le travail très technique que l'on évitait de me confier, on se conduisait apparemment avec moi comme avec n'importe quel collègue. La pratique de l'observation participante, ainsi que mon attention et mon intérêt envers ce que les électriciens faisaient et avaient à dire sur le chantier, sur leur métier et sur leur vie a incontestablement contribué à mon intégration. Le milieu que j'ai cherché à comprendre a par ailleurs pour caractéristique de ne pas être avare de paroles, ce qui eut des conséquences très positives sur mon étude, dans la mesure où on ne manquait pas d'expliquer des choses au novice, en répondant à ses questions, en anticipant celles qu'il n'avait pas encore posées et en répondant par avance à celles qu'il ne posait pas... Les nombreuses citations en italique insérées dans le texte sont littérales et rapportent des propos tenus sur les chantiers. Elles rendent compte de formes de pensées exprimées in situ et ne peuvent être négligées dans l'analyse de ceux qui ont été les "informateurs-partenaires" de l'ethnologue et qu'ils ont eu l'amabilité de traiter comme un collègue de travail. Ces citations constituent le coeur de ce travail. Elles visent à permettre au lecteur de suivre et d'évaluer, sur la base de ces données ethnographiques, le fil logique de mes analyses.
La présence inhabituelle d'un apprenti électricien et enquêteur, quelqu'un à la fois "dedans" et "dehors", qui s'intéresse au métier et est à l'écoute des électriciens engendrait des attitudes allant de l'indifférence à l'intérêt réciproque. J'ai véritablement le sentiment que la connaissance de ma position d'ethnologue était le plus souvent oubliée par le fait que je porte le bleu et que je travaille avec les ouvriers. Cette tenue me faisait passer dans leur camp et favorisait de nombreuses confidences spontanées ainsi que la poursuite d'actes et d'attitudes routiniers sur le chantier. De nombreux thèmes ont émergé du terrain d'enquête parmi lesquels la précarité de l'emploi, le rejet d'une autorité rigide, le regret d'une absence de reconnaissance de la situation endurée, la souffrance physique et morale associée à la difficulté du travail et au stress, les risques du métier, l'insuffisance des salaires. Ces questions seront abordés en détail dans cette étude.
L'ethnologie, et c'est la un de ses apports principaux, ne se limite pas à l'aspect énoncé et visible des choses. Certains actes et certains propos renvoient à des dimensions plus ou moins cachées ou latentes. Je me suis donc efforcé de mettre à jour des données ou processus sous-jacents qui n'étaient pas énoncés ni abordés spontanément par les acteurs sociaux, comme la sociabilité mise en place sur les lieux de travail et pendant le travail, la représentation du travail, la responsabilisation, le rapport qualité/quantité dans le travail, le vécu de la mobilité, les perspectives de promotion, l'apprentissage, etc. Cette ethnographie du particulier est cependant résolument inductive. Elle ne fait qu'un usage minime des cadres théoriques généralement employés pour traiter du milieu en question. Mon but est de laisser les données parler d'elles même.
Le tableau qui est dressé ici peut apparaître plutôt sombre mais il ne relève pas d'une construction ni d'une focalisation de l'ethnologue sur des aspects négatifs car celui-ci apprend à développer un regard neutre sur les phénomènes sociaux qu'il s'efforce - idéalement - de considérer "comme des choses" (cf. Durkheim). Revenant tout juste d'un séjour de recherche de quatre ans en Californie au moment de l'enquête, j'avais par ailleurs un regard assez neuf sur la société française et de surcroît sur les électriciens lorsque j'ai entamé cette étude. N'ayant pas de formation particulière en ethnologie marxiste, j'étais plutôt enclin à réaliser une ethnologie symbolique du métier d'électricien. Cette immersion dans le monde des chantiers m'a cependant fait entrevoir la question de la "lutte des classes" comme un thème dominant, et ceci bien que je n'ai rencontré que deux délégués syndicaux au cours de mes enquêtes. Le vécu du travail en termes - explicites et implicites - de "force" et de "temps" de travail (la force et le temps vendus aux patrons) s'est imposé à moi comme une évidence incontournable. Cela souligne le fait que le milieu des électricien, tout comme d'autres milieux ouvriers en France, est fortement imprégné d'un discours syndicaliste. La "conscience de classe" fait partie de la socialisation de la personne à la/sa condition ouvrière. Les électriciens Mitac n'échappent pas à ce mécanisme.
Dans son étude sur les représentations du travail chez d'autres électriciens, dans la région parisienne et en Lorraine, Philippe Erikson mentionne d'ailleurs lui aussi l'existence "de nombreux sujets de plaintes (salaires, organisation des chantiers, absence de perspective de promotion, fausses promesses, etc.)" (Erikson 1995a: 11). Il note également qu' "il serait erroné [de croire] que les 'monteurs' se trouvent entièrement satisfaits de leur sort" (ibid.: 15). S'il suggère l'existence d'un malaise chez les électriciens qui ont "l'impression de stagner" avec le sentiment que "les carottes sont cuites" car les carrières sont bloquées en raison d'une "échelle des salaires raccourcie", l'auteur a cependant choisi de développer une ethnologie essentiellement symbolique plutôt que d'approfondir ces questions. Si ma propre recherche met en évidence la dimension "lutte des classes", j'insiste bien sur le fait que cela ne découle par d'un cadre conceptuel préétabli. J'ai abordé ce terrain avec les outils interactionnistes et phénoménologiques mais aussi un regard volontairement naïf. Le certain malaise qui ressort de cette immersion dans le monde ouvrier est donc bien l'expression d'un vécu, très vite incontournable pour l'ethnologue qui se devait d'en rendre compte. Le sujet émerge souvent du terrain...
Un des aspects qui m'a le plus frappé lors de mes enquêtes fut la lucidité des électriciens sur leur situation, leur motivation et leur absence de motivation au travail. Leurs rationalisations ne se limitaient pas à des descriptions mais fournissaient également des solutions - leurs solutions - pour améliorer les choses. S'ils reconnaissent et acceptent que leurs logiques entrent en contradiction avec d'autres logiques, notamment celles de la direction, ils sont néanmoins amenés à défendre leurs positions et intérêts. Les patrons devraient comprendre notre logique, me disait un électricien le dernier jour de mon enquête. Son emploi du singulier visait à légitimer sa position d'ouvrier en l'inscrivant dans un contexte global. L'enquête ethnographique a révélé qu'il y avait en fait non pas "une" mais "des" logiques à l'oeuvre sur les chantiers. L'objectif de cette étude a été de décoder et d'exposer ces logiques, des logiques qui entrent inévitablement en collision avec l'idéal d'une fusion des intérêts de tous les employés autour d'une "logique commune" - celle de l'entreprise - espérée par la direction.
Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel
Publications de l'Institut
Raymonde Wicky 18.12.2001