Vient de paraître :
PIERRE CENTLIVRES, MICHELINE CENTLIVRES-DEMONT
PORTRAITS D'AFGHANISTAN
Paris : Edition Adam Biro, 2002 ; 225 p. € 30 /FrS. 54.90
ISBN 9-782876 603387
Et si on parlait d'un autre Afghanistan : l'Afghanistan de la durée, de la vie quotidienne ?
Ethnologues, les auteurs ont sillonné ce pays, à de multiples reprises pendant trente-cinq ans, munis de leurs outils de travail : carnet de notes et appareil photographique. Plus de cent prises de vue, chacune intimement liée à un texte, familiarisent le lecteur avec une contrée inoubliable, tant au cours de longs hivers que d'été torrides, et ce depuis le règne de Zaher Shah jusqu'aux dernières années du XXe siècle. Ainsi, avec Pierre et Micheline Centlivres, on côtoie un peuple aux multiples visages : des hommes et des femmes, des marchands, des paysans, des fonctionnaires, des musiciens et des cavaliers ; on prend part aux travaux des champs et des bazars, à la vie au jour le jour des villes et des campagnes.
Bien sûr, le drame afghan est présent, lui aussi, avec ses combattants et ses ruines, avec la lente, désespérante et tenace existence des réfugiés. Au fil du temps et des pages, se retrouvent les visages vieillis, marqués par l'épreuve, d'anciens interlocuteurs familiers.
Au-delà d'un simple livre de photos, au-delà d'une histoire illustrée de l'Afghanistan, cet ouvrage est un portrait à la plume, un récit en images.
Les auteurs ont effectué de longs séjours de recherche en Afghanistan entre 1964 et 1998.
Pierre Centlivres est professeur honoraire et ancien directeur de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel (Suisse) ; il a été conseiller au Musée national afghan à Kaboul de 1964 à 1966.
Micheline Centlivres-Demont est ethnologue.
Table des matières
Avant-propos par Jean-Christophe Blaser
AFGHANISTAN : OUVERTURE, EXPOSITION, OBJECTIFS
UN PAYS SI PAISIBLE
Des hommes et des femmes
Un bazar d'Asie centrale : les travaux et les jours
Paysages et saisons
UN PAYS EN GUERRE, UNE NATION EN EXIL
Des Afghans sans domicile fixe
L'ombre de la culture : survivre et résister
Retrouvailles au fil du temps
Carte, glossaire
Les Afghans et la photographie
Pour les hommes, le portrait photographique était une affaire importante. Être choisi comme sujet était la source d'une modeste fierté, presque une aventure virile où la niaiserie du sourire était bannie, mais non la satisfaction intérieure d'un événement exceptionnel. Le refus était rare. Pas question de prendre l'air "naturel", de consentir à l' "instantané". L'acceptation enthousiaste d'être l'élu du photographe était la règle, sous la condition que nous lui remettions son image, qui serait développée lors d'un prochain séjour à Kaboul. La promesse était le plus souvent tenue. Le "sujet" prenait la pose, de face, le visage parfaitement sérieux, debout, le corps redressé, les bras plaqués contre les côtés. Avant le déclic, il rectifiait rapidement la tenue, renouait son turban, ajustait le caftan. Le tirage ne satisfaisait pas toujours les intéressés ; ils le voulaient clair, le visage pâle. L'image devait montrer l'ensemble de la personne, et pas seulement la tête ou le buste.
Peu nombreuses étaient les demeures d'artisans ou de commerçants, même pauvres, qui ne s'ornaient d'un portrait au moins, celui du maître de maison en uniforme de soldat ou celui d'un guide spirituel lié à un ordre soufi auquel le premier était affilié. À la place d'honneur, encadré, le portrait était souvent proche de l'idéal du chromo vendu au bazar, colorié, retouché, la tête entourée d'un halo.
Plus tard, avec la guerre , se multiplièrent d'autres images, celles des martyrs, combattants de la foi, volontaires du djihad tués à l'ennemi. Il s'agissait en général, pour le commun des moudjahidin, d'une photo d'identité retouchée, montrant un visage pâle et figé
De 1966 à 1998, nous avons photographié un grand nombre de personnes : artisans, groupes de villageois, fonctionnaires provinciaux ou envoyés de la capitale en province, notables locaux, voyageurs, ainsi que d'innombrables monuments, scènes et sites. Les sujets vont du bazar de Tashqurghan , de celui de Nahrin aux camps de réfugiés au Pakistan, des faubourgs de Kaboul aux paysages hivernaux du Hazarajat, dans l'Afghanistan central. Les "beaux types indigènes" et l'iconographie ethnique : le cavalier turkmène, le laborieux Hazara, le Tadjik industrieux, le fier Pachtoun, représentent une tentation forte pour l'observateur néophyte, lecteur du Fromentin de Un été dans le Sahara. À chaque pas il pourrait écrire, ou faire dire à son appareil : "C'est une belle tête, fortement basanée, ardente et pleine de résolution, quoique souriante, avec de grands yeux doux et une bouche fréquemment entrouverte à la manière des enfants", tel un amateur d'exotisme tombé sous le charme du pays et de ses habitants si habiles à séduire et à captiver l'étranger. Les stéréotypes s'estompent cependant lorsque l'on découvre le peu de consistance des typologies ethniques, l'individualité de chaque homme et de chaque femme et les liens qui les rattachent, par delà les solidarités tribales ou locales, à un réseau transcendant les appartenances uniques.
Au cours de nombreux séjours nous rephotographions à plusieurs années de distance les mêmes interlocuteurs dans les mêmes lieux ou dans leur exil.
Chaque retour en Afghanistan ou au Pakistan était l'occasion de retrouvailles, instants de bonheur certes, mais aussi constat muet sur plus de trente années parfois des ravages du temps et du drame des disparitions.
L'axe du temps
Deux périodes ou deux environnements peuvent être distingués dans l'ensemble des images présentées, correspondant à des situations et des conditions de vie totalement différentes. La première est celle des années soixante et soixante-dix, les dernières de la monarchie et celles de la République de Daoud, dans un Afghanistan que les longues années de conflit subséquentes font apparaître a posteriori comme paisible et comme " traditionnel". Mais, en réalité, nous le savons bien, le pays était déjà secoué par une crise sociale et économique allant s'aggravant.
La seconde période est marquée par une tragédie faite de combats, de destructions et de massacres. Dans les immenses camps de réfugiés du Pakistan, gigantesques agglomérations entre désert et zones agricoles, ravitaillés par l'énorme machine des Organisations internationales, les Afghans, secouant les risques de dépendance, reconstituent dans le pays qui les accueille une société afghane en exil, avec ses bazars, ses notables et ses partis politiques. Après 1992, au conflit entre moudjahidin et "communistes" succèdent la guerre civile entre factions issues de la résistance islamique, puis la conquête et la "pacification" du pays par les talibans, qui disparaissent à leur tour.
Portraits, scènes de rues ou de marchés, paysages animés ou non, scènes du travail quotidien et de fêtes, images de l'exil afghan, voilà ce que nous souhaitons montrer d'un pays auquel nous lie une longue relation prolongée par la mémoire, elle-même avivée et nourrie par l'image.
En passant en revue les clichés accumulés depuis tant d'années, condamnés que nous sommes à n'en choisir qu'un nombre limité, nous sommes frappés par la proportion élevée de photographies de groupes, comme si nous avions privilégié une présentation collective, ou communautaire, du peuple afghan. À la réflexion, il n'est pas certain que ce choix soit uniquement de notre fait. C'est souvent à plusieurs que nos interlocuteurs se présentaient à nous. Nos entretiens se faisaient rarement avec une seule personne ; les Afghans que nous avons connus aimaient être ensemble, que ce soit en voyage ou sur la place du village, et surtout face à l'appareil photographique. Être ensemble est à la fois un aspect de la sociabilité et un besoin affectif, dans un pays où les "genres", les hommes et les femmes, vivent le plus souvent séparés.
Dans la durée, ces photographies noir-blanc nous semblent exprimer quelque chose d'épuré, d'essentiel du pays et de ses habitants, tels que nous les avons connus. Elles laissent percevoir ce qu'il y a derrière l'image. Au-delà de l'austérité des paysages et de la gravité des visages, elles donnent à voir peut-être la dureté d'existences habitées par la tragédie. Elles disent aussi quelque chose de nos rapports avec elles.
Au lecteur à deviner qui, de nous deux, est l'auteur de telle ou telle image ; nous ne le savons pas toujours nous-mêmes avec certitude… À lui aussi d'attribuer les textes à l'un ou à l'autre.
Nous souhaitons que ce livre, par delà tout esthétisme, toute anecdote, dévoile quelque chose d'un pays violent, dur et tendre à la fois, dont les habitants font preuve d'un courage et d'une vitalité extraordinaires.
Des mêmes auteurs sur l'Afghanistan :
Pierre Centlivres
Un bazar d'Asie Centrale. Forme et organisation du bazar de Tâshqurghân (Afghanistan). Wiesbaden : Dr. L. Reichert Verlag, 1972.
Chroniques afghanes. 1965-1993. Amsterdam, Éditions des archives contemporaines, 1998.
Les Bouddhas d'Afghanistan. Lausanne : Favre, 2001.
Micheline Centlivres-Demont
Popular Art in Afghanistan. Paintings on Trucks, Mosques and Tea-Houses. Graz : ADEVA, 1976. (paru aussi en allemand sous le titre : Volkskunst in Afghanistan. Malereien an Lastwagen, Moscheen und Teehäusern. Graz : ADEVA, 1976)
Pierre Centlivres et Micheline Centlivres-Demont
Et si on parlait de l'Afghanistan ? Neuchâtel : Editions de l'Institut d'ethnologie ; Paris : Editions de la Maison des sciences de l'homme, 1988.
Imageries populaires en islam. Genève : Georg, 1997.
06.09/2002/Raymonde Wicky