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Anahy Gajardo

Cendres de l’ethnicité et poussières des mines: anthropologie politique du processus de réémergence de l’ethnie Diaguita (Chili).

Résumé

L’objectif de cette thèse est l’analyse compréhensive du processus contemporain de (re)construction identitaire des Diaguita du nord Chili (Huasco Alto, province d’Atacama), un groupe autochtone décrété comme disparu au XVIème siècle et en pleine réémergence au XXIème siècle. Sur le plan théorique, cette recherche entend contribuer au développement d’une anthropologie qui analyse l’autochtonie et l’ethnicité dans une perspective dynamique et interactionnelle. A ce titre, elle met en évidence le contexte dans lequel surgi l’ethnicité diaguita et les enjeux pluriels qui contribuent à sa réémergence et légitimité au début des années 2000. Le cas des Diaguita est considéré comme un cas paradigmatique d’ethnogenèse, révélateur des nouveaux enjeux et nouvelles formes d’expressions de l’autochtonie au XXIème siècle, dans un contexte d’internationalisation des droits des peuples autochtones, de globalisation économique, de montée en puissance des multinationales et d’affaiblissement des Etats-Nation.

Description du projet

Considérés comme complètement disparus peu après la colonisation espagnole au XVIème siècle (Latcham 1928), les Diaguita du Chili ont été reconnus légalement comme la neuvième « ethnie autochtone » de ce pays en 2006, suite à un processus aux dimensions plurielles qui s’inscrit à la fois dans le contexte de démocratisation du pays et dans celui, plus large, de la reconnaissance des droits des peuples autochtones au niveau international.

Ma thèse analyse ce phénomène de réémergence ethnique et retrace le processus par lequel les Diaguita sont passés en moins de dix ans du statut d’objet archéologique et muséographique à sujet de l’anthropologie culturelle, de culture éteinte à peuple vivant, d’entité culturelle et sociale inexistante à ethnie reconnue légalement, bref de l’invisibilité à la visibilité en tant qu’acteurs sociaux sur la scène de la politique indigéniste au Chili (Gajardo 2009). Elle met en évidence les enjeux politiques, économiques et environnementaux, particulièrement perceptibles à travers la question territoriale et celle de la reconnaissance légale des autochtones, au cœur des tensions entre l’Etat chilien et les organisations autochtones, et qui dans le Huasco Alto, différencient aujourd’hui les principales organisations diaguita de la région. A ce titre, une attention particulière est accordée au rôle joué par un projet d’exploitation minière d’une multinationale canadienne (projet Pascua Lama) qui menace le territoire de la Comunidad agricola Diaguita huascoaltinos depuis la moitié des années 1990 (Barrick 2007, Orellana 2007a-b-c, 2008, 2012, Yañez 2005). Cet aspect de l’analyse montre l’impact d’un tel projet sur l’organisation sociale des acteurs et la nécessité d’articuler les questions identitaires avec les enjeux économiques, politiques et territoriaux-environnementaux.

Au-delà de cette étude de cas, mon projet veut contribuer à la compréhension des processus de construction des catégories d’identifications collectives sur une base « ethnique » (Wimmer 2008). Dans la lignée des travaux pionniers de Moerman (1965; 1968) et de Barth (1969) – publiés il y a déjà plus de quarante ans – il s’inscrit dans le développement d’une anthropologie qui analyse l’ethnicité non pas comme un ensemble culturel, linguistique et territorial d’une certaine taille aux caractéristiques immuables et objectivement observables, mais comme un processus dynamique et évolutif toujours sujet à redéfinition et à recomposition, dont la continuité dépend du maintien d’une frontière et d’une codification constamment renouvelée des différences culturelles (Barth 1969). A ce titre, j’analyse les différentes représentations de l’ethnicité diaguita en jeu et montre, notamment, que les Diaguita du Huasco Alto ne constituent pas un groupe homogène par rapport à la signification qu’ils donnent à leur identité. Il s’agit donc moins d’étudier l’« ethnie diaguita » comme objet que le processus d’« ethnification » et les logiques de l’ethnicité à l’œuvre, toujours entendus comme des processus en contexte (Martiniello 1995).
Le contexte conflictuel de l’émergence de l’ethnicité diaguita, dont une partie des acteurs s’opposent au projet de l’entreprise minière canadienne Barrick Gold Corporation qui menace leur territoire, est révélateur des tensions qui s’observent globalement entre peuples autochtones, Etats-nation et compagnies multinationales. Dénoncées par de nombreuses organisations non gouvernementales pour déprédations à l’environnement, violations aux droits de l’homme et aux droits relatif aux peuples autochtones, de nombreuses multinationales développent de plus en plus des stratégies pour affaiblir les mouvements d’opposition à leurs projets en s’impliquant, par exemple, dans des programmes de développement durable et social, en appui ou en remplacement des structures existantes ou inexistantes de l’Etat. L’analyse de ces tensions permet ainsi d’interroger avec acuité les notions de souveraineté territoriale, de souveraineté nationale et de justice environnementale dans le contexte de la globalisation économique et de l’affaiblissement des Etats-nation.

L’analyse de ce processus met quoi qu’il en soit en lumière la nécessité de penser l’autochtonie émergente de manière contextuelle et systémique en articulant les enjeux politiques, légaux, territoriaux, environnementaux et économiques. A cet effet, au vu de la pluralité et de la complexité des enjeux à l’œuvre dans ce processus, le cas des Diaguita peut être considéré comme paradigmatique des processus d’ethnogenèse à l’œuvre de nos jours en Amérique latine et des nouvelles formes d’expressions de l’autochtonie au XXIème siècle L’analyse de ce cas opère donc comme « un révélateur de la société globale ou de la structure dominante » (Kilani 1992/1994).

Sur le plan épistémologique, cette thèse interroge le rapport de l’anthropologie à la thématique autochtone - partant du constat qu’elle est intimement associée à l’histoire et à la construction identitaire de la discipline elle-même, et le rôle du savoir/pouvoir anthropologique sur le processus de (re)construction identitaire diaguita. En effet, depuis leur reconnaissance légale en 2006, les Diaguita intensifient leurs efforts pour restaurer leur identité et leur « culture d’origine » et s’intéressent de près aux savoirs produits sur « eux » par l’anthropologie et les sciences humaines et sociales en général. Dans ce contexte, la « connaissance » supposée détenue par l’anthropologue avant, pendant et postérieurement au processus de recherche constitue un enjeu de pouvoir qu’il est révélateur de thématiser.

PUBLICATIONS (en lien avec la thèse) :

Contributions à des ouvrages collectifs

GAJARDO Anahy, DERVIN Fred & LAVANCHY Anne
2011. « United colors… of interculturel ». In Lavanchy, A., Gajardo, A. & Dervin, F. Anthropologies de l'interculturalité (p. 5-43). Paris : L'Harmattan [collection Logiques sociales].

DERVIN Fred, GAJARDO Anahy & LAVANCHY Anne
2011. « Interculturality at stake : uses, traps and perspectives of a chameleon term ». In A. Lavanchy, A. Gajardo & F. Dervin. Anthropologies de l'interculturalité (p. 5-43). Paris : L'Harmattan.

GAJARDO Anahy, CARRARINI Giovanna, MARÍN José & DASEN Pierre
2008a. “Challenges of intercultural and bilingual education (IBE) in Latin America”, In Pierre DASEN & Abdeljalil AKKARI (Eds.), Educational theories and practices from the majority world (pp. 196-215). London/New-Dehli: Sage.
2008b. « Enjeux et défis de l'éducation interculturelle et bilingue en Amérique latine », In Siegfried HANHART & Tania OGAY (Eds.), De la comparaison en éducation. Paris: L'Harmattan.

DORAIS Louis-Jacques, GAJARDO Anahy
2010. « Autochtonie, identité et langue : regard croisé sur les Wendat du Canada et les Diaguita du Chili ». Actes du colloque de l’Aric 2010. Fribourg : Université de Fribourg (avec Louis-Jacques Doris) http://www.unifr.ch/ipg/fr/ColloqueAric2010/actes-du-colloque.

 

Articles de revues

CHANGKAKOTI Nilima, GREMION Myriam, BROYON Marie-Anne & GAJARDO Anahy.
2012. « Terrains de recherche au « prisme interculturel de la traduction ». Alterstice. Revue internationale de la recherche interculturelle [revue électronique], vol. 1, n°3.

GAJARDO Anahy
2009. « Qui de la culture ou de la loi fait l'ethnie ? ». Esquisse de réflexion sur le processus de (re)connaissance légale des Diaguita (113-123). Tsantsa. Revue de la Société suisse d'ethnologie(14).

En préparation. « Ethnicité et conflit socio-environnemental dans le Huasco Alto ». Anuario del conflicto social 2014 [Universidad de Barcelona].

En préparation. « Poussière des mines et cendres de l’ethnicité. Rôle et impact du projet minier Pascua Lama sur le processus de (ré)émergence de l’autochtonie diaguita (Chili) ». Mouvements autochtones : stratégies et formes d’affirmation politique et de décolonisation. Les Cahiers du Ciéra, 14.

DORAIS Louis-Jacques, GAJARDO Anahy
En préparation. « La fabrique de l’interculturalité. Approche comparative des processus d’affirmations identitaires des Wendat (Canada) et des Diaguita (Chili) » [Titre provisoire].

 

Direction d’ouvrages ou directions de numéros spéciaux de revues

DERVIN Fred, GAJARDO Anahy & LAVANCHY Anne
2011. Politics of Interculturality. Cambridge : Cambridge Scholars Press.

LAVANCHY Anne, GAJARDO Anahy & DERVIN Fred
2011. Anthropologies de l’interculturalité. Paris : L’Harmattan [collection Logiques sociales]

GAJARDO Anahy & LEANZA Yvan (Eds.). Penser la recherche interculturelle : le défi des diversités (2011). Alterstice Revue internationale de la recherche interculturelle [revue électronique], vol. 1, n°1.