Leçon inaugurale de Madame Ellen Hertz, professeure, directrice de l'Institut d'ethnologie:

Le déjà-su : regard ethnologique sur un tribunal de district neuchâtelois

(Vendredi 23 avril, 17h15, Aula de l'Université, avenue du 1er-Mars 26)

Les savoirs que nous appelons "ordinaires" occupent une place centrale dans le projet anthropologique. Ces systèmes de catégorisation et de normes, ces savoir-faire techniques, linguistiques et relationnels sont véhiculés dans des conversations quotidiennes, explicités dans des entretiens approfondis, observables dans toute activité routinière, et font la matière principale de l’analyse ethnologique. Opérant en large partie de manière préconsciente (et non pas inconsciente), ce sont des savoirs formulables sur demande mais qui ne peuvent s’expliciter de façon soutenue sans obstruer la conduite fluide des échanges sociaux courants.

Quand ces savoirs "ordinaires" sont récoltés auprès de peuplades "extraordinaires" – aux yeux, bien entendu, des "Extrême-Occidentaux" que nous sommes – notre tâche d’ethnologue est relativement simple. Elle consiste à passer suffisamment de temps en compagnie de ces populations pour comprendre la langue, les références et les institutions qui régissent l’organisation sociale, de manière à pouvoir traduire ensuite ces connaissances dans un récit qui sera compréhensible à un public de non indigènes.

Les choses se compliquent lorsque nous prenons comme objet d’étude des populations, des situations, des institutions "de chez nous". Si le récit d’une cérémonie de potlatch Kwakiutl produit un effet de connaissance de par son simple exotisme, le récit d’une cérémonie de remise de diplômes à l’Université de Neuchâtel produit un sentiment que nous pourrions appeler de "déjà su". L’ethnologie dite "du proche", tout comme la sociologie qualitative avec laquelle elle partage un grand nombre de prémisses, contourne cet effet de familiarité en proposant des éclairages nouveaux sur des objets connus. Pour prendre une image, si la connaissance est une maison de maître, l’ethnologue du proche tient à y entrer non pas par la grande porte mais par la porte de service, en pariant sur le fait que les domestiques en savent plus que les propriétaires sur le fonctionnement réel de la maison.

Dans cette leçon, j’illustrerai cette "démarche par la bande" à travers une journée d’observation que j'ai effectuée, en compagnie de mes étudiant-e-s, dans un tribunal de district neuchâtelois. Nos observations partaient du principe que tout ce qui s’est passé dans le cadre hautement institutionnalisé du tribunal relevait de l’univers du droit. Or, il est apparu que ce n’est pas exactement de cette manière que les membres du tribunal catégorisaient les nombreux échanges que nous avons pu observer. Plus précisément, certains litiges semblaient appeler une application immédiate de la justice alors que d’autres amenaient le juge à déclarer qu’il ne fallait pas (encore) procéder juridiquement.

Une forme de savoir "ordinaire" que nous ne soupçonnions pas s’est donc révélée à nous, celle qui permettait à notre magistrat de distinguer entre des litiges où il était appelé à "faire du droit" et d’autres où son travail se résumait à "rendre" une "justice de proximité". Quelle est la nature de ce savoir, sur quelle "formation" repose-t-il, comment interagit-il avec les connaissances juridiques acquises à l’Université – telles sont les questions que je me propose de traiter. L’exercice consiste alors à inclure dans la définition de la pratique du droit des aspects que les juristes reconnaissent si on les sollicite, mais excluent de leur compréhension spontanée de leurs propres activités professionnelles. J’expliquerai en quoi cet exercice de décadrage et de recadrage d’une pratique professionnelle amène, à travers des connaissances "déjà sues", un éclairage original sur une des fonctions sociales de la justice.