La pérennité des pratiques maraboutiques
Mounira Saad
(résumé de la conférence du 25 mai 2000)

Dans cette intervention (Neuchâtel 2000), j'ai essayé de montrer les raisons qui ont participé à la pérennité du système de croyance maraboutique à travers notamment une enquête effectuée (1997), dans une confrérie de la banlieue nord de Tunis, Al-Sayyida Al-Manûbiyya.

Plusieurs adeptes fréquentent régulièrement les séances de rituels et fondent leur affiliation sur un système de croyances qui s'articule, souvent, autour de pouvoirs surnaturels et de charismes attribués à la sainte. Cette présence massive indique bien que la pensée traditionnelle subsiste et survit, qu'elle résiste d'une certaine manière à la "rationalité" de notre vie moderne et que les pratiques ancestrales continuent d'opérer une forte attraction auprès d'un grand nombre d'individus.

Le sanctuaire d'Al-Sayyida Al-Manûbiyya se distingue, cependant, par une affiliation essentiellement féminine et des cérémonies de musique rituelle exécutées par des officiantes femmes. Les raisons d'affiliation sont multiples et concernent tout un ensemble d'adeptes, issues de diverses couches sociales et appartenant à différents niveaux culturels. Ce sanctuaire témoigne d'une activité rituelle importante et significative quant à la pérennité du système de croyances et de pratique maraboutique. Il permettait, par ailleurs, d'accéder au vécu et à l'expérience magico-religieuse des affiliées à travers les entretiens, que j'ai pu effectuer à la suite des zyâra.

Ces entretiens s'articulaient autour de certains thèmes liés aux circonstances et aux raisons d'affiliation ainsi qu'aux attentes et aux aspirations concernant la participation au culte. Si les raisons d'adhésion sont diverses, la participation semble dans la plupart des cas, motivée par la croyance en un pouvoir d'intercession et d'intervention surnaturelle et bénéfique de la sainte, à qui, on attribue dans ce type de spiritualité le pouvoir de juguler les maux et les troubles de toutes sortes.

Ces entretiens m'ont permis en outre de relever au moins deux éléments qui contribuent, à mon avis, à la pérennité de ces pratiques.

Le premier se rapporte aux adeptes de ces pratiques. Les femmes qui constituent la majorité des affiliées et qui ont su volontairement ou involontairement dynamiser ces pratiques, les tenir en veille, et par conséquent, leur garantir une vitalité et une longévité. C'est ce que j'appelle spiritualité féminine, cette "énergie" qui a permis au maraboutisme de se perpétuer. Je vois les principaux signes de cette spiritualité dans l'accessibilité facilitée à ces pratiques, sans contraintes, au mélange du profane et du sacré.

Le second élément est la nécessaire prise en considération du système magico-religieux qui révèle une adaptation caractéristique lui permettant dans une large mesure de se pérenniser.

1. L'affiliation à la confrérie
Les entretiens effectués au sanctuaire d'Al-Sayyida, montrent qu'on s'affilie à la confrérie suivant différentes circonstances que j'ai répertoriées comme suit:

a) L'apparition de la sainte
La plus forte adhésion est celle qui est liée à l'apparition de la sainte. Les adeptes qui ont adhéré à la suite d'une apparition sont les plus fidèles. Elles viennent régulièrement et elles se montrent très humbles à l'égard de la sainte et très fières d'avoir été l'objet d'une visite peu ordinaire. Elle tentait lors de ces visites de les réconforter, les consoler, leurs annoncer une bonne nouvelle, les prévenir d'un mal, ou simplement demandait la zyâra ou un wa'da qu'elles avaient oublié d'effectuer

b) La transmission héréditaire
La transmission héréditaire est une autre forme d'adhésion. Elle consiste à adhérer à la confrérie dont ta famille fait partie. Une sorte d'héritage que chaque génération transmet à une autre et qui se transmet généralement de mère en fille. Cette affiliation a un caractère obligatoire et parfois contraignant. Dans cette forme d'affiliation, on trouve celles qui sont convaincues de l'utilité et de l'intérêt de cette affiliation, et celles qui le sont moins et qui ne viennent que par respect à une tradition familiale, ou pour se prémunir contre la colère et la vengeance de la sainte dans le cas où ce lien entretenu depuis plusieurs générations aurait été rompu.

c) Les autres formes d'adhésion
Outre la transmission familiale ou l'affiliation suite à un rêve, il y a celles qui ont connu la confrérie par une tierce personne, généralement une amie ou une voisine et qui au fil de temps, ont adhéré à la confrérie. La première visite se fait généralement par curiosité et pour l'accompagnement. Elles se trouvent ensuite influencées par la sainte ou par l'ambiance du sanctuaire.

2. Le maraboutisme et la spiritualité féminine
Etablir une corrélation entre la spiritualité et la féminité signifierait relever seulement les aspects diminutifs et réducteurs. Cela peut renvoyer d'un coté, à une spiritualité de second degré, puisque souvent on lie le maraboutisme aux superstitions, aux mythes (hrafa), aux "superstitions des bonnes femmes" (Imed Melliti, 1993) ou à une spiritualité des dominées, du fait de l'association de l'appartenance des femmes à des groupes dominés et ainsi associer la condition subordonnée de la femme à cette spiritualité, (François Constantin, 1987), ce qui d'ailleurs n'est pas totalement faux, mais qui demeure insuffisant pour expliquer le rapport femme-marabout.

On lie le maraboutisme à la spiritualité (religiosité) féminine, parce qu'on part d'une constatation d'ordre quantitatif. Les femmes sont plus nombreuses à effectuer ces cultes. La zawyia d'Al-Sayyida Al-Manûbiyya confirme cette idée, la majorité des pèlerins sont des femmes et même les hommes qui viennent effectuer la zyâra sont généralement accompagnés par une partenaire femme.

Exclues des lieux réservés aux hommes, les femmes se sont donc approprié d'autres endroits. C'est dans ce cadre qu'elle se sont approprié l'espace maraboutique, une revanche féminine ou une substitution, ou peut être les deux à la fois. L'intégration de la femme dans l'espace maraboutique permet donc un prolongement de son espace propre et donc une ouverture qui repousse les limites de l'enfermement assigné par la tradition sociale

Ensuite, je vois un autre trait majeur dans la spiritualité féminine dans le fait que la femme est un élément actif dans cet univers confrérique; dans le sens où elle témoigne d'une compétence au niveau des rites et des pratiques. Le fait qu'elle maîtrise les codes spirituels de ce système lui permet d'initier, de transmettre et d'agir dans ce domaine. Le sanctuaire est un espace, où les femmes s'approprient la parole et le discours "savant" liés aux croyances maraboutiques. Certains témoignages soulignent cette appropriation de l'espace rituel où les femmes disent qu'elles "se sentent chez elles".

La facilité avec laquelle on adhère à la confrérie est aussi une raison importante qui a contribué non seulement à la continuité de ces pratiques, mais aussi à son ouverture à un très grand nombre de participantes, notamment le dimanche, le jour d'Al-hadra. Cet afflux de visiteurs est en outre dû à la facilité du culte. L'adhésion à la confrérie ne demande pas un savoir ni sur l'histoire de la sainte ni sur celle de la confrérie. Il n y a aucune contrainte qui peut empêcher de visiter le sanctuaire, ni au niveau de savoir, ni même au niveau vestimentaire. Les visiteuses viennent dans leur vêtement habituel.

Manier le religieux et le profane, la familiarité, le conflictuel, dans le même espace est un autre aspect de cette spiritualité. Le profane se manifeste au niveau de l'habillement au niveau de discussion et aussi au niveau des conflits et des "disputes" entre les officiants, les visiteuses ou entre les visiteuses elles-mêmes. Cette violence qui est souvent déclarée est en discordance avec la sacralité du lieu. Les "accrochages" verbaux (et même physiques) sont fréquents: j'ai pu ainsi assister à quelques incidents lors de la zyâra : une discorde a éclaté lorsqu'une adepte voulut introduire les offrandes de nourriture (s'matt) dans la salle funéraire alors que les règlements internes du sanctuaire l'interdisent. Une autre adepte a provoqué un esclandre pour ne pas avoir partagé le repas communial. Des désaccords se manifestent également entre les officiantes souvent à propos du partage des tâches à accomplir, etc.

Bref, on ne dissimule pas ses sentiments dans le sanctuaire, on manifeste aussi bien son contentement, sa colère et même sa haine. La haine et la colère côtoient la tolérance et le recueillement.

3. Au-delà de l'hérésie
Le maraboutisme offre une gamme de religiosité, un éventail qui comprend des points d'ancrage aussi nombreux que le nombre d'adeptes. Chaque forme de croyance trouve son point d'ancrage. Elle ne peut pas être jugée autrement que conforme. Il n y a pas d'hérésie. C'est un ensemble constitué de diverses formes de religiosité, ou toutes les expressions spirituelles trouvent un point d'ancrage dans une vaste gamme de rites et de pratiques magico-religieuses. Dans le sanctuaire, il y a une large étendue du possible. Chacun vit la religiosité à sa manière. Ce n'est pas d'ailleurs surprenant que le maraboutisme, toujours qualifié d'hérétique par les tenants de la religion officiels, exclue l'hérésie de son registre.

Cette co-existence de divers modes de croyances caractérise l'adhésion maraboutique. En effet, il existe plusieurs modalités de conception concernant les attributs et les niveaux d'intervention du surnaturel. Les liens entre les adeptes, les saints et Dieu s'expriment à travers plusieurs formes de conception qui vont d'une croyance absolue dans les pouvoirs des saints et une quasi primauté de ces pouvoirs sur les pouvoirs divins à une non-reconnaissance absolue de tels pouvoirs.

4. Le maraboutisme: un système de croyance en perpétuelle adaptation.
On assiste à un perpétuel ajustement des modalités d'affiliation et de participation. On peut dire d'une certaine manière que la réalité cultuelle reste intrinsèquement liée à la réalité sociale des adeptes. Ainsi les pèlerinages qui ont été institués à l'origine par la sainte certains jours de la semaine (le vendredi et le lundi) ont lieu de nos jours le dimanche, jour où les adeptes peuvent se consacrer à la zyâra.

On admet aussi, plus facilement, l'aspect festif de la zyâra qui n'est plus considérée uniquement comme un acte de piété et de recueillement. Au niveau même de la croyance, le degré de ferveur peut varier selon les adeptes sans affecter les fondements et la validité de l'institution. En effet, les actes de foi qui fondent cette pratique, comme par exemple, la puissance surnaturelle de la sainte peuvent être perçus comme éléments périphériques pour certaines adeptes. D'ailleurs, certaines d'entre elles affirment ne pas croire à ces pouvoirs, ou du moins à certains charismes parmi la panoplie de miracles accomplis par la sainte. L'évolution fait que les gens agissent avec beaucoup plus d'esprit critique. La religiosité n'est plus irréductible. Les gens peuvent se permettre de critiquer.

On considère aussi le sanctuaire comme un lieu de rencontres éphémères, dans le sens où ces rencontres restent limitées à ce cadre et ne donnent pas lieu nécessairement à un suivi ou à une évolution relationnelle en dehors du sanctuaire. On envisage, de ce fait, le sanctuaire comme un lieu particulier où peuvent se tisser certains liens particuliers qui s'articulent autour de la dévotion et de la communication rituelle, sans l'établissement d'une connexion avec les autres aspects de la réalité sociale. Certaines adeptes affirment qu'elles font la distinction entre les rencontres qu'elles font dans le sanctuaire, même si leurs liens avec d'autres adeptes sont empreints d'une grande convivialité, et les relations sociales et familiales qu'elles ont en dehors de ce lieu. Le sanctuaire se conçoit donc, à travers une redéfinition et une réadaptation de sa fonction originelle (lieu de culte), comme un lieu de sociabilité et de partage. Au cours de l'enquête, la plupart des adeptes affirment que les rencontres qu'elles effectuent ne dépassent pas le cadre du sanctuaire. Aucune des femmes interrogées n'a développé une relation durable à partir de ces rencontres

On peut supposer que ces femmes, et mêmes si elles ne le disent pas ouvertement tiennent à conserver la discrétion autour de ces rencontres. En tout cas elles veillent à distinguer ce réseau de relations qui demeurent singulières. Ce fait est probablement lié au contenu même de ces rencontres où les adeptes se laissent aller à faire des confidences qu'elles ne feraient aussi facilement dans d'autres circonstances. Aussi convient-il d'admettre qu'elles tiennent à observer une certaine discrétion quant à leur participation à un mode de croyances et de pratiques qui pouvaient êtres perçus en dehors de ce cadre comme archaïques et rétrogrades.

Selon un autre point de vue, on peut dire qu'à certains égards, le sanctuaire remplit une fonction qui s'inscrit paradoxalement dans une perspective moderne, en constituant, en quelque sorte, un lieu de sociabilité codifié à la manière d'un club ou d'une association. Dans ces lieux, on peut partager beaucoup de choses, mais juste le temps d'un projet. La relation ne peut pas dépasser ce cadre. Une certaine familiarité peut être observée au sein du sanctuaire; on peut s'asseoir n'importe où, rejoindre tel ou tel groupe, partager les plats, le thé, les discussions, mais, à la sortie de ce lieu, on redevient anonyme, un comportement tout à fait adapté à nos institutions modernes

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