Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel
Semestre d'hiver 2003-2004 - 1e et 2e séries - FLSH, Espace Louis-Agassiz 1
Anthropologie économique:
Introduction à l'anthropologie économique
Ellen Hertz
Dans ce cours, nous examinerons les démarches et les enseignements de base en anthropologie économique. Partant des présupposés sous-tendant la démarche néo-économique classique, nous ferons une première analyse critique de l'anthropologie implicite qui structure cette discipline. Nous comparerons ensuite cette anthropologie implicite à celle, explicite, des textes fondateurs en anthropologie économique : Marcel Mauss, Bronislaw Malinowski, Karl Polanyi et Paul Bohannan. Nous reviendrons enfin sur l'économie dite capitaliste pour voir en quoi les notions clés comme le marché, la concurrence, la monnaie, la culture d'entreprise, le prix et le travail peuvent être reformulées avec les outils conceptuels de l'anthropologie. Tout au long du cours, nous utiliserons des petits exercices de réflexion et de terrain pour tester la pertinence de notre approche face aux objets économiques autour de nous : des marchés de produits agricoles, des grandes surfaces, des marchés financiers, des économies domestiques. Une réflexion sur les rapports sociaux de sexe nous sera d'une aide précieux dans cette entreprise.
Ce cours est le lieu d'élaboration d'un des cinq exercices composant le dossier de 1e année. Choisissez un des cinq articles mis en référence ci-dessous, et écrivez une synthèse d'environ 3 pages. A cette synthèse doit être ajoutée une réflexion (environ 2 pages) sur le lien entre le propos principal de l'article et les thématiques et les arguments développés dans ce cours. Le délai pour rendre ces travaux est le jeudi 5 février 2004 (sans exception). Le but de cet exercice est de vous communiquer nos exigences en matière de lecture critique et de synthèse ; ainsi, au cours du semestre d'été, je vous demanderai de retravailler vos papiers autant de fois que nécessaire pour que ces exigences soient satisfaites. N'oubliez pas de mettre votre adresse de courriel sur la page de couverture du travail écrit.
PLAN
23 octobre - Séance dintroduction : objectifs, modalités, philosophie pédagogique
Exercice de pensée : Qu'est-ce que l'anthropologie économique pour vous ? quelques représentations structurantes
30 octobre - La fable du troc : Smith et la rencontre anonyme. La rencontre de l'offre et de la demande en microéconomie; la notion d'intérêt
Exercice de pensée : le prix de l'heure d'une maman de jour
6 novembre - La critique de la fable du troc : Malinowski, Mauss et le contre-modèle du don
Exercice de pensée : le don des grands-parents, "l'obligation de recevoir"; le don d'habits à la Croix-Rouge
13 novembre - Le trinôme production-échange-consommation en sociétés non-capitalistes. Peut-on opposer un modèle du don à un modèle capitaliste? Une relecture par l'anthropologie du genre
20 novembre - La lente progression vers le marché : Polanyi, calculabilité, "intérêt"
Exercice de terrain . excursion au marché
27 novembre - cours annulé.
Exercice de lecture : Garcia Marie-France. 1986. "La construction sociale d'un marché parfait : le marché au cadran de Fontaines-en-Sologne". - Actes de la recherche en sciences sociales 65, p. 2-13
4 décembre - Trois courants classiques en anthropologie économique : substantialiste, formaliste, marxiste
11 décembre - Production-échange comme processus institué : structures de concurrence
Exercice de terrain : à définir
18 décembre - La monnaie comme grand neutralisateur
Exercice de pensée : Leurs comptes en banc
8 janvier - Les marchés financiers: quelles lectures anthropologique ?
15 janvier - Léconomie et les "valeurs" -- Weber et "la culture d'entreprise"
Exercice de terrain : Les dépenses quotidiennes
22 janvier - Les objets comme signes - théorie de la consommation
Exercice de pensée : Lectures de vêtements
29 janvier - Le trinôme production-échange-consommation. Encore une fois, peut-on opposer un modèle non-capitaliste à un modèle capitaliste?
5 février Séance de conclusion
Articles pour synthèse (choisissez-en un !)
Alexander Jennifer, Alexander Paul. - 1991. - "What's a fair price ? price-setting and trading partnerships in Javanese markets". - Man : the journal of the Royal anthropological Institute (London) vol. 26(3), p. 493-512
Bohannan Paul. -1955. - "Some principles of exchange and investment among the Tiv". - American anthropologist (Washington) vol. 57(1) p. 60-70.
Schrader Heiko. - 1994. - "Professional moneylenders and the emergence of capitalism in India and Indonesia". - International sociology 9(2), p.185-208
Verdery Katherine. - 1995. - "Faith, hope and caritas in the land of the pyramids : Romania, 1990-1994". - Comparative studies in society and history 37(4), p. 625-669.
Znoj Heinzpeter. - 1998.-" Hot money and war-debts. transactional regimes in Southwestern Sumatra". Comparative studies in society and history 40(2) , p.193-222.
Extraits de textes
SMITH Adam. 1776. An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations, (extraits).
This division of labour, from which so many advantages are derived, is not originally the effect of any human wisdom, which foresees and intends that general opulence to which it gives occasion. It is the necessary, though very slow and gradual consequences of a certain propensity in human nature which has in view no such extensive utility; the propensity to truck, barter, and exchange one thing for another.
Whether this propensity be one of those original principles in human nature, of which no further account can be given; or whether, as seems more probable, it is the necessary consequences of the faculties of reason and speech, it belongs not to our present subject to enquire. It is common to all men, and to be found in no other race of animals, which seem to know neither this nor any other species of contracts. Two greyhounds, in running down the same hare, have sometimes the appearance of acting in some sort of concert. Each turns her towards his companion, or endeavours to intercept her when his companion turns her towards himself.
This, however, is not the effect of any contract, but of the accidental concurrence of their passions in the same object at that particular time. Nobody ever saw a dog make a fair and deliberate exchange of one bone for another with another dog....
In almost every other race of animals each individual, when it is grown up to maturity, is entirely independent, and in its natural state has occasion for the assistance of no other living creature. But man has almost constant occasion for the help of his brethren, and it is in vain for him to expect it from their benevolence only. He will be more likely to prevail if he can interest their self-love in his favour, and show them that it is for their own advantage to do for him what he requires of them....
As it is by treaty, by barter, and by purchase, that we obtain from one another the greater part of those mutual good offices which we stand in need of, so it is this same trucking disposition which originally gives occasion to the division of labour. In a tribe of hunters or shepherds a particular person makes bows and arrows, for example, with more readiness and dexterity than any other. He frequently exchanges them for cattle or for venison with his companions; and he finds at last that he can in this manner get more cattle and venison, then if he himself whent to the field to catch them. From a regard to his own interest, therefore, the making of bows and arrows grows to be his chief business, and he becomes a sort of armourer. Another excels in making the frames and voers of their little huts or moveable houses. He is accustomed to be of use in this way to his neighbors, who reward him in the same manner with cattle and with venison, till at last he finds it his interest to dedicate himself entirely to this employment, and to become a sort of house-carpenter....
But without the disposition to truck, barter and exchange, every man must have procured to himself every necessary and conveniene of life which he wanted....
As it is this disposition which forms that difference of talents, so remarkable among men of different professions, so it is this same disposition which renders that difference useful. Many tribes of animals acknowledged to be all of the same species, derive from nature a much more remarkable distinction of genius, than what, antecedent to cusom and education, appears to take place among men.... Those different tribes of animals, however, though all of the same species, are of scarce any use to one another. The strength of the mastiff is not, in the least, supported either by the swiftness of the greyhound, or by the sagacity of the spaniel, or by the docility of the shepherd's dog. The effects of those different geniuses and talents, for want of the power or disposition to barter and exchange, cannot be brought into a common stock....
DUPUY Francis. 2001. Anthropologie économique, pp. 62-63. Paris: Armand Colin (Cursus)
C'est Mauss qui, le premier, s'intéresse à la question du don. Fidèle aux préceptes heuristiques de Durkheim, il recherche auprès des sociétés "primitives" les formes "élémentaires" - supposées plus évidentes à décrypter et plus simples à analyser - des institutions et faits sociaux propres aux sociétés "complexes". Ce qui lui importe ici, c'est de comprendre la "raison de l'échange primitif". S'appuyant sur les travaux de Boas sur le potlatch, de Malinowski sur la kula, mais plus largement sur les matériaux anthropologiques disponibles à son époque concernant divers exemples mélanésiens, polynésiens, sibériens et autres, Mauss découvrira, dérrière des pratiques de générosité apparente, un cadre sinon un carcan d'obligations sociales....
Conscient de ce que le phénomène n'a rien d'éaléatoire mais qu'il repose bien plutôt sur tout un ensemble codifié de règles et dôbligations, Mauss tourne son regard du côté du potlatch, l'exemple le plus emphatique de don et de contre-don. Et à ce propos, il observe que ce type de phénomène correspond à des prestations d'un genre particulier ...
- ce ne son pas de individus mais des collectivités qui échangent et qui "s'obligent mutuellement";
- on n'échange pas seulement des biens utilitaires mais des biens symboliques;
- ces prestations et contre-prestations ont une apparence volontaire mais sont en réalité obligatoires.
Ce sont des prestations totales, à classer parmi les "phénomènes sociaux totaux" par conséquent. Lorsque ces prestations comportent un caractères compétitif, ce sont des prestations de type "agonistique". et ces dernières, ajoute Mauss, "nous avons proposé de les appeler potlatch"....
Par sa forme exacerbée -- "agonistique" -- le potlatch fascine effectivement Mauss.... C'est par la distribution des biens que l'on acquiert la reconnaissance sociale ; refuser c'est déroger à la bienséance; ne pas rendre c'est perdre la face. Le refus de donner, de recevoir ou de rendre équivaut à une rupture des rapports sociaux, comme à une déclaration de guerre. Mauss souligne ainsi toute la force du don : donner c'est affirmer sa supériorité, recevoir sans rendre c'est se placer en situation d'infériorité. Le don exprime toujours la supériorité du donateur sur le donataire. Le don, acte d0apparente générosité, est en réalité un véritable cadeau empoisonné, car il façonne la dette et produit de la dépendance. Mauss résume le tout par cette phrase des plus heureuses et définitives : "Le don est à la fois ce qu'il faut faire, ce qu'il faut recevoir et ce qui est cependant dangereux à prendre"....
Reste l'interrogation initiale : qu'est-ce qui fait que le donataire rend au donateur ? Autrement dit, qu'est-ce qui fait que le don entraîne systématiquement le contre-don? Ici, Mauss a recours à une notion empruntée aux Maori de Nouvelle-Zélande : il s'agit du hau.... Reprenant le témoignage d'un sage maori recueilli par Elsdon Best (1909), Mauss affirme que dans une telle conception des relations sociales, ce que l'on donne porte un "esprit" qui oblige le donataire à ne pas garder pour lui ce qu'il a reçu, sans quoi il amputerait le donateur de cette part symbolique, sinon sacrée, qui finirait par nuire au donataire jusqu'à entraîner sa mort. En donnant, on donne une part de soi-même. Cet "esprit des choses" est donc aussi la force des choses... Ainsi le principe de réciprocité, à l'oeuvre dans la plupart des sociétés "primitives", trouverait sa raison d'être dans une certaine conception des réalités matérielles, et l'échange trouverait son fondemen t dans le symbolique.
MALINOWSKI Bronislaw. 1961 [1922]. Argonauts of the Western Pacific. New York: Dutton (extraits), pp. 60-62.
"Another notion which must be exploded, once and for ever, is that of the Primitive Economic Man of some current economic text books. This fanciful, dummy creature, who has been very tenacious of existence in popular and semi-popular economic literature, and whose shadow haunts even the minds of competent anthropologists, blighting their outlook with a preconceived idea, is an imaginary, primitive man, or savage, prompted in all his actions by a rationalistic conception of self-interest, and achieving his aims directly and with the minimum of effort. Even one well established instance should show how preposterous is this assumption that man, and especially man on a low level of culture, should be actuated by pure economic motives of enlightened self-interest. The primitive Trobriander furnishes us with such an instance, contradicting this fallacious theory. He works prompted by motives of a highly complex, social and traditional nature, and towards aims which are certainly not directed towards the satisfaction of present wants, or to the direct achievement of utilitarian purposes. Thus, in the first place, as we have seen, work is not carried out on the principle of the least effort. On the contrary, much time and energy is spent on wholly unnecessary effort, that is, from a utilitarian point of view. Again, work and effort, instead of being merely a means to an end, are, in a way an end in themselves. A good garden worker in the Trobriands derives a direct prestige from the amount of labor he can do, and the size of garden he can till.... When the labour, some of which is done communally, is being actually carried out, a good deal of competition goes on. Men vie with one another in their speed, in their thoroughness, and in the weights they can lift, when bringing big poles to the garden, or in carrying away the harvested yams.
The most important point about this, is, however, that all, or almost all the fruits of his work, and certainly any surplus which he can achieve by extra effort, goes not to the man himself, but to his relatives-in-law. Without entering into details of the system of the apportionment of the harvest, of which the sociology is rather complex and would require a preliminary account of the Trobriand kinship system and kinship ideas, it may be said that about three quarters of a man's crop go partly as tribute to the chief, partly as his due to his sister's (or mother's) husband and family.
But although he thus derives practically no personal benefit in the utilitarian sense from his harvest, the gardener receives much praise and renown from its size and quality, and that in a direct and circumstantial manner. For all the crops, after being harvested, are displayed for some time afterwards in the gardens, piled up in neat, conical heaps under small shelters made of yam vine. Each man's harvest is thus exhibited for criticism in his own plot, and parties of natives walk about from garden to garden, admiring, comparing and praising the best results....
.... All of this shows how entirely the real native of flesh and bone differs from the shadowy Primitive Economic Man, on whose imaginary behaviour many of the scholastic deductions of abstract economics are based.*
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* This does not mean that the general economic conclusions are wrong. The economic nature of Man is as a rule illustrated on imaginary savages for didactic puruposes only, and the conclusions of the authors are in reality based on their study of the facts of developed economics. But, nevertheless, quite apart from the fact that pedagogically it is a wrong principle to make matters look more simple by introducing a falsehood, it is the Ethnographer's duty and right to protest against the introduction from outside of false facts into his own field of study.
MAUSS Marcel. 1985. [1923-24]. "Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques", in Sociologie et anthropologie, pp. 143-279. Paris : PUF.
... Depuis des années, notre attention se porte à la fois sur le régime du droit contractuel et sur le système des prestations économiques entre les diverses sections ou sous-groupes dont se composent les sociétés dites primitives et aussi celles que nous pourrions dire archaïques. Il y a là tout un énorme ensemble de faits. Et ils sont eux-mêmes très complexes. Tout s'y mêle, tout ce qui constitue la vie proprement sociale des sociétés qui ont précédé les nôtres - jusqu'à celle de la protohistoire. - Dans ces phénomènes sociaux "totaux", comme nous proposons de les appeler, s'expriment à la fois et d'un coup toutes sortes d'institutions : religieuses, juridiques et morales - et celles-ci politiques et familiales en même temps ; économiques - et celles-ci supposent des formes particulières de la production et de la consommation, ou plutôt de la prestation et de la distribution ; sans compter les phénomènes esthétiques auxquels aboutissent ces faits et les phénomènes morphologiques que manifestent ces institutions.
De tous ces thèmes très complexes et de cette multiplicité de choses sociales en mouvement, nous voulons ici ne considérer qu'un des traits, profond mais isolé : le caractère volontaire, pour ainsi dire, apparemment libre et gratuit, et cependant contraint et intéressé de ces prestations. Elles ont revêtu presque toujours la forme du présent, du cadeau offert généreusement même quand, dans ce geste qui accompagne la transaction, il n'y a que fiction, formalisme et mensonge social, et quand il y a, au fond, obligation et intérêt économique. Même, quoique nous indiquerons avec précision tous les divers principes qui ont donné cet aspect à une forme nécessaire de l'échange - c'est-à-dire, de la division du travail social elle-même - de tous ces principes, nous n'en étudions à fond qu'un. Quelle est la règle de droit et d'intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force y a-t-il dans la chose qu'on donne qui fait que le donataire la rend? Voilà le problème auquel nous nous attachons plus spécialement tout en indiquant les autres.
Ainsi, nous atteindrons un double but. D'une part, nous arriverons à des conclusions en quelque sorte archéologiques sur la nature des transactions humaines dans les sociétés qui nous entourent ou nous ont immédiatement précédés. Nous décrirons les phénomènes d'échange et de contrat dans ces sociétés qui sont non pas privées de marchés économiques comme on l'a prétendu, -- car le marché est un phénomène humain qui selon nous n'est étranger à aucune société connue, -- mais dont le régime d'échange est différent du nôtre. On y verra le marché avant l'institution des marchands et avant leur principale invention, la monnaie proprement dite: comment il fonctionnait avant qu'eussent été trouvées les formes, on peut dire modernes (sémitique, hellénique, hellénistique et romaine) du contrat et de la vente d'une part, la monnaie titrée d'autre part. Nous verrons la morale et l'économie qui agissent dans ces transactions.
Et comme nous constaterons que cette morale et cette économie fonctionnent encore dans nos sociétés de façon constante et pour ainsi dire sous-jacente, comme nous croyons avoir ici trouvé un des rocs humains sur lesquels sont bâties nos sociétés, nous pourrons en déduire quelques conclusions morales sur quelques problèmes que posent la crise de notre droit et la crise de notre économie et nous nous arrêterons là.
Raymonde Wicky / 27.10.2003 mise à jour 15.11.2003