Université de Neuchâtel - Institut d'ethnologie - Semestre d'été 2003

Eugène MANGALAZA - Anthropologie thématique - 2e et 3e série - Mardi 12h-14h, Institut d'ethnologie (début 18 mars)
Anthropologie de la mort : les rites funéraires à Madagascar

A/ Problématique :

La "pierre placentaire" (vaton-tavòny) est déjà l'annonce de la «pierre tombale» (rangolahy), affirme un proverbe malgache, pour rappeler ainsi aux uns et aux autres que non seulement la mort est la marque de notre humaine condition mais elle s'inscrit également sous le signe de la violence. La mort est cette force dissolvante du temps qui finit par nous soustraire définitivement à la vie : elle est donc perçue comme négativité et comme désordre. Finalement, la mort fait violence à la vie puisqu'elle est cette événement redoutable qui nous prive pour toujours de notre existence corporelle visible au sein de la communauté des vivants (mpiara-beloño) pour nous précipiter ainsi, sans ménagement, dans un monde inconnu, à la fois proche et lointain, de la communauté des défunts (ny fianakavian'ny maty).

Savoir que les hommes doivent tous mourir ne suffit pas pour rassurer l'individu sur sa propre mort. L'explication de la mort par les mythes doit être doublée par toute une série d'actions rituelles pour colmater ainsi la brèche provoquée par la disparition d'une être humain. Il s'agit d'inscrire la mort à l'intérieur de la vie et ce, grâce à des rites hautement symboliques. Dans un tel contexte, la mort revêt toute une autre signification car elle cesse alors d'être cet événement unique et sans appel qui rend tout changement impossible. Au contraire, grâce aux rites funéraires, la mort devient ce par quoi l'homme change seulement de peau et de statut social, en accédant ainsi à une autre dimension de l'existence, invisible celle-là, mais qui reste certainement aussi réelle et aussi exaltante que celle que nous connaissons actuellement.

A Madagascar, le défunt est le personnage principal à partir duquel s'articulent les rites funéraires. C'est donc en fonction de l'intégration sociale du défunt, de l'importance du rôle social qu'il a joué durant sa vie que les survivants vont se mobiliser et tout mettre en oeuvre dans une sorte de jeu théâtral pour manifester leur regret à l'annonce de son décès. Les rites funéraires constituent donc un système d'évaluation du poids social du défunt et de sa famille. Etre pleuré par toute la communauté des vivants, et rester longtemps présent dans la mémoire collective signifient que l'on a mené une vie sociale bien remplie.

Cette affection profonde et cette mobilisation collective des survivants sont ici un gage de réussite du défunt en vue de son existence future. Rupture, marginalité et intégration sont en effet les trois temps forts des rites funéraires. En un mot, ils ont pour fonction essentielle de faciliter le passage du monde familier des vivants à celui, inconnu et tout à fait autre, des morts, tout en assurant aux survivants la tranquillité des jours qu'ils ont encore à vivre. De la "mort surprise" à la "mort reprise" : telle est la métamorphose opérée grâce aux rites funéraires.

Les secondes funérailles ou famadihaña sont, à Madagascar, l'occasion des pratiques ostentatoires dans lesquelles il est effectivement nécessaire de faire preuve de prodigalité effrénée en dons et contre dons, condition nécessaire de resserrement des liens sociaux entre les différents groupes lignagers, entre les vivants et les morts. La stratégie est certes économiquement coûteuse mais qu'importe si elle s'avère socialement efficace : pour les membres de ces différents lignages qui retrouvent ainsi leur unité et leur cohésion. Finalement, la mort n'aura été, pour le défunt, qu'un accident de parcours. La force mortifère qui a frappé et déstructuré la famille du défunt n'a eu, en dernière analyse, aucune emprise réelle sur la vitalité festive et sur la capacité organisationnelle de l'ensemble de la communauté des vivants. Au temps du désordre et de l'affliction des premières funérailles l'on est propulsé ici dans le temps de la fête et de la re-naissance, faisant ainsi des secondes funérailles ou famadihaña une sorte de rite de passage en vue de l'intégration sociale du défunt au sein de la communauté divino ancestrale.

A travers ces exemples malgaches, l'on comprend aisément que la mort est ce qui donne finalement sens à la vie. Le drame de " l'occident de la modernité" ne vient-il pas du déni de la mort et de l'occultation des rites funéraires ? Dans cet " occident de la modernité", l'on parle de plus en plus de stratégie de "resocialisation des funérailles" comme pour essayer de colmater la déchirure sociale provoquée par l'exacerbation de l'individualisme possessif, du cannibalisme marchand et de la désacralisation. En tout cas, cette resocialisation de la mort passera nécessairement par l'intervention d'un rituel adapté à cette modernité. Les exemples malgaches ne sont-ils pas, de ce point de vue, une précieuse source d'inspiration ?


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