Université de Neuchâtel - Institut d'ethnologie - Semestre d'été 2003
Eugène MANGALAZA - Ethnologie régionale - 1e série - Lundi 14h-16h, Institut d'ethnologie tous les 15 jours (24 mars, 7 avril, 5 mai, 19 mai, 2 juin, 16 juin)
Les voies de la connaissance : l'exemple du tromba à Madagascar
A/ Problématique :
Les études sur Madagascar consacrées au tromba en tant que phénomène de possession, jusqu'ici, ont mis surtout l'accent sur sa dimension sociopolitique (H. RUSSILLON, 1992 ; P. OTTINO, 1965 ; G. ALTHABE, 1969) et magico-religieuse (P. LAHADY, 1974 ; J-M. ESTRADE, 1977) ou sur les deux en même temps (R. JAOVELO-DZAO, 1994), occultant ainsi cette autre dimension de ce phénomène et dont la quête initiatique n'en est finalement qu'un aspect. Ici, le tromba est, entre autre, cette démarche cognitive du sujet devant ainsi le conduire à une plus grande connaissance des articulations entre le monde des vivants et celui des morts d'une part, et à une meilleure vision des correspondances réelles entre le macrocosme qu'est l'univers dans son ensemble et le microcosme qu'est le corps humain, lui conférant ainsi un statut social particulier. Et l'on ne devient finalement "possédé du tromba", c'est-à-dire "sujet connaissant" (mahay raha ; tsanganan-draha), capable d'être "monté" (tsanganany) aussi bien par les divinités du terroir aux visages multiformes et finalement sans contours particuliers ( des tsiñy , des kalanôro , des kokolampo ou encore des vazimba) que par les esprits d'un défunt devenu ancêtre, cette fois-ci, au visage plus découvert et plus familier (tel roi, telle princesse, tel musicien, tel vaillant guerrier ou tel marin particulier par exemple) qu'à l'issue d'une longue vie initiatique, pouvant s'étaler sur plusieurs périodes, voire sur plusieurs années.
La transe est, dans cette démarche initiatique et cognitive de l'adepte au tromba, l'une des manifestations les plus prégnantes de l'issue heureuse d'un tel cheminement personnel puisqu'il s'agit d'affirmer d'une part, sa capacité de se délester de la pesanteur de sa corporéité et de sa matérialité (en s'appuyant sur tel ou tel rythme musical ou sur tel ou tel objet particulier) et d'autre part, d'assurer son incorporation avec l'invisible et sa transcommunication avec le monde divino-ancestral. Ici, la démarche cognitive ne vise pas seulement le sujet en tant qu'intellect mais s'adresse également à ce dernier en tant que personne. L'action n'est pas uniquement de l'ordre théorétique. Il s'agit plutôt d'un véritable travail de "construction de soi" dans un mouvement ternaire qui va de la rupture (mort initiatique) à l'intégration (re-naissance initiatique) en passant par une période de marge (réclusion). Dans certaines ethnies de Madagascar, ces trois moments initiatiques qui sont finalement une véritable métamorphose de l'esprit et du corps s'inscrivent précisément sous le signe de telle ou telle partie du corps (oeil, oreille, bouche), ou de tel ou tel type d'outil (le couteau, la hache, le ciseau en même temps que le maillet par exemple).
Mais quel que soit le degré d'élévation auquel est parvenu le "maître du tromba" dans cette quête du savoir et du pouvoir, il ne doit jamais s'enfermer sur soi mais il est plutôt appelé à éclairer les autres de sa luminosité divino-ancestrale. L'éducation, dans sa finalité essentielle, c'est d'amener l'individu, quelle que soit son appartenance sociale, à être le lieu de rencontre entre l'humain et le divin entre le visible et l'invisible pour devenir, chacun à son rythme et selon ses capacités, l'un des piliers fiables et toujours disponibles de l'architecture sociale. L'essentiel c'est de faire de son mieux et de se mettre en route sur les voies de la connaissance. Dans ce cheminement à la fois personnel et collectif, il est évident que tous n'atteindront jamais le même niveau de réussite. Car la différence est au coeur du social. N'est-il pas vrai d'ailleurs, selon l'adage populaire malgache, que "les arbres d'une même forêt n'atteindront jamais les mêmes hauteurs et qu'un arbre, quelle que soit sa taille, ne constituera jamais à lui tout seul une forêt" (Hazo tökaña tsy mba ala) ? N'est-il pas vrai que "ce sont les branches les plus élevées qui bénéficient le mieux des rayons du soleil et qu'il leur appartienne en contre partie de s'exposer plus que les autres aux caprices du vent" ? Le phénomène du tromba offre ici à travers cette quête de la connaissance une sorte de paradigme à la solidarité humaine (paradigme que l'on trouve également, sous d'autres formes peut-être, dans de nombreuses civilisations de l'Océanie, d'Afrique ou du monde amérindien).
La connaissance est, pour les Malgaches, à l'image d'une source de lumière appelée naturellement à briller de toutes ses forces pour éclairer l'espace environnant. Plus cette source est puissante et lumineuse, mieux elle rayonne et mieux également elle arrive à donner aux objets leur vrai contour ainsi que les nuances éventuelles de leur couleur,nous permettant ainsi de les distinguer puis de les situer les uns par rapport aux autres Dans une telle perspective, l'ignorance c'est l'état de quelqu'un qui se trouve dans l'incapacité provisoire ou permanente de saisir par exemple les nuances et les multiples articulations de la charpente sociale et qui éprouve donc toute les peines du monde pour s'y ajuster correctement . L'ignorance, c'est cette sorte d'opacité de notre intelligence qu'il faut combattre de toutes nos forces, précisément, parce qu'elle nous empêche de réaliser judicieusement notre humanité. Ce combat est avant tout un combat au quotidien et personnel, dans cet effort pour mieux se connaître soi-même, avant toute autre tentative pour s'aventurer à connaître les autres et pour comprendre le monde. Cette vérité élémentaire, les Malgaches l'expriment tout simplement en disant que "c'est à partir de la source que l'eau va vers l'embouchure" ou encore "c'est de l'intimité de son chez soi que la vraie parole doit rayonner au dehors pour y être fécondée"(Avy an-döhany vao mivalaña ny rano ; Avy an-draño ny jijy miböaka).. C'est donc à partir de l'intimité de son intériorité que l'on espère pouvoir vibrer aussi bien avec l'intériorité d'autrui qu'avec le monde visible et invisible.
Car dans la vision du monde des Malgaches, le cosmos est comme un grand tambour sur lequel, entre l'intervalle qui va de la naissance à la mort, chacun est appelé incessamment à tambouriner en s'efforçant d'être en phase avec le rythme divino-cosmique. Or, comment tambouriner correctement si on est dans la méconnaissance de la symphonie à laquelle il faut s'ajuster ? C'est par l'éducation que l'individu arrive à se familiariser graduellement à cette symphonie divino-cosmique. Au cas où ces moyens offerts par l'éducation ne suffisent pas, d'autres adjuvants sont là pour aider l'individu à retrouver intimement sa mélodie intérieure pour essayer d'être de nouveau en vibration avec ce rythme divino cosmique . Le tromba en est ici l'un de ces adjuvants.
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