Afghanistan: les migrations plus efficaces que l'aide humanitaire
Interview · L'ethnologue Alessandro Monsutti porte un regard nouveau sur les mouvements des populations: ils ne servent pas qu'à survivre, ils sont une façon de vivre.
propos recueillis par Fabrice Boulé (paru dans La Liberté)

L'Afghanistan au quotidien, les Afghans qui vivent ensemble, qui se font confiance, qui font du commerce, qui partent et qui reviennent, après quelques mois ou quelques années. L'ouvrage* que signe l'ethnologue Alessandro Monsutti, raconte avant tout des histoires de vies. Les spécialistes trouveront leur compte dans les chapitres techniques, mais les lecteurs moins initiés pourront aussi se régaler de pages très vivantes, nourries par les notes prises à chaud dans des auberges pour voyageurs ou sur le pont d'un camion bourré de marchandises.

Formé à l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel, enseignant à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève, Alessandro Monsutti a fait de sa thèse de doctorat un pétillant récit de voyage. Derrière le rôle économique que les migrations jouent pour les habitants du Hazarajat, une région ingrate au coeur de l'Afghanistan, on goûte aux impressions et aux émotions ressenties par l'auteur pendant les nombreux mois passés sur le terrain, en Afghanistan, au Pakistan et en Iran. Dans Guerres et migrations, les Afghans et les Afghanes ne sont pas des terroristes, des fanatiques religieux ou des femmes victimes. Ils nous ressemblent, travaillent pour leurs familles, avec les préoccupations communes à toute l'humanité. Est-ce que l'aide humanitaire extérieure a permis au pays de survivre pendant ces deux dernières décennies? Non, répond ce livre, ou alors seulement de façon minoritaire. Ce sont les Afghans eux-mêmes qui s'adaptent en permanence. Interview.

«La Liberté»: - Votre livre relativise l'importance et l'efficacité de l'aide humanitaire en Afghanistan. Il plaide en faveur d'une aide à la mobilité pour les Afghans, qui peuvent trouver des ressources en dehors de chez eux. Comment la communauté internationale pourrait-elle voir positivement les migrations?
Alessandro Monsutti: - D'abord, en concevant qu'elles font partie de la normalité. Elles deviennent anormales uniquement dans un monde d'Etats-nations. Il faut aussi réfléchir sur les notions de communauté et de solidarité. J'ai pu observer combien les formes de solidarité sont multiples. On n'a pas besoin d'être frère ou cousin pour se faire confiance et collaborer. Cela peut aussi marcher si on est voisin, ami, si on a été à l'école ensemble, ou même fait la guerre ensemble. Comprendre que les Afghans ne sont pas enfermés dans certaines formes de solidarité est important.
»Je vois sur le terrain nombre d'initiatives d'appui qui veulent coller à la communauté, mais avec une vision artificielle. Sous l'impulsion des ONG, on constitue des conseils locaux pour discuter de projets collectifs. C'est le mythe de «la communauté qui résout tout». On court-circuite les relais traditionnels de l'autorité et à ce moment l'aide humanitaire peut même aggraver les tensions qui existent, car c'est une ressource, un enjeu économique. Enfin, les bailleurs de fonds pourraient plus considérer la grande capacité de résistance et d'adaptation des Afghans. Les transferts d'argent en l'absence de tout système bancaire fonctionnent très bien. Durant les années de sécheresse les plus difficiles, c'est un système de chèques transmis de main en main, ou par téléphone lorsque c'est possible, qui a permis à l'argent de circuler et d'acheter les denrées efficacement distribuées. Ce ne sont pas quelques convois humanitaires de nourriture qui ont sauvé de la famine des régions isolées. Cela devrait être une leçon de modestie vis-à-vis des Afghans.

Vous critiquez les biais de l'humanitaire et du développement. Mais vous ne brisez pas le tabou: tant qu'on sauve une vie, ça vaut la peine, même si des effets pervers font dix morts par ailleurs...
- La spéculation immobilière actuelle à Kaboul est un de ces effets pervers. Les prix du logement sont devenus ceux de Genève! Et la plupart des propriétaires sont à l'étranger, donc l'argent ne reste pas sur place. Il faut réfléchir de façon critique sur l'ambiguïté de l'humanitaire ou du développement. Les ONG semblent parfois en compétition avec l'économie locale. Elles font gratuitement ce que pourraient faire des entreprises du cru. Mettons en place des systèmes importants de crédit, pas que du microcrédit. Au lieu d'assister, on travaillerait alors avec le tissu économique local. Autre exemple. Tout le monde veut reconstruire l'Etat et l'administration en Afghanistan. Pourtant, les ONG s'accaparent une grande partie de la légitimité de l'Etat en distribuant les services. Leur rôle est nécessaire pour l'instant, mais rien n'indique qu'on prépare vraiment le transfert des responsabilités.

Comment votre ode à la mobilité peut-elle être entendue alors que les pays du Nord aimeraient se verrouiller contre l'immigration des pays du Sud? D'ailleurs, l'Iran et le Pakistan veulent aussi voir partir le plus possible d'Afghans...
- Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale des migrations (OIM) prennent conscience de l'importance économique et sociale des migrations. Regardez: la coopération au développement peut être estimée à 50 milliards de dollars par an. Les transferts d'argent par les diasporas vers les pays en voie de développement sont évalués par la Banque mondiale à 95 milliards de dollars, alors que l'OIM parle même de 200 à 300 milliards! Rêvons. On pourrait imaginer des politiques qui ne visent plus le rapatriement total, des accords d'émigration entre les pays, des droits d'aller et de venir.

La migration comme mode de vie en quelque sorte?
- On ne migre pas seulement en réponse à la pauvreté. Il faut abandonner ce mythe. J'ai vu chez les Afghans qu'un jeune qui voyage devient un homme. La migration est un rite de passage, elle est devenue un système de vie. Ce qui n'empêche pas un attachement au lieu d'origine. FB/InfoSud


*Alessandro Monsutti, Guerres et migrations. Réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d'Afghanistan, Ed. de l'Institut d'ethnologie de Neuchâtel & Ed. de la Maison des sciences de l'homme de Paris. A commander au 032 718 17 10 ou par e-mail à l'adresse: patricia.demailly@unine.ch.