NEUCHÂTEL
- Depuis le mois de janvier et jusqu'à la fin de
l'année scolaire 2004, l'Institut d'ethnologie de
l'Université de Neuchâtel initie des lycéens à
l'anthropologie. Rencontre avec Ellen Hertz,
initiatrice du projet. A l'occasion du
centenaire du Musée d'ethnographie de Neuchâtel
(MEN), une quarantaine d'étudiants issus de
l'Institut d'ethnologie de l'Université de
Neuchâtel ont consacré un séminaire avancé à
l'enseignement de l'anthropologie dans les écoles.
Par groupe de deux, ils se rendent maintenant à la
rencontre de quelque 400 lycéens. Les étudiants
interviennent deux fois deux heures en classe,
puis emmènent les lycéens au MEN pour une visite.
Négociés avec les enseignants, les thèmes, tels
que le racisme, le colonialisme ou la mort,
s'inscrivent dans le programme. Le propos a été
cadré et un plan de travail a été établi. Docteure
en anthropologie et directrice de l'Institut
d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel, Ellen
Hertz chapeaute ce projet novateur.
Le
Courrier: Quel enseignement souhaitez-vous que vos
étudiants retirent de leur travail auprès des
lycéens? Ellen Hertz: Je souhaite que les
étudiants en ethnologie acquièrent l'expérience de
l'enseignement. Car il me semble que lorsque l'on
est de l'autre côté de la classe, on apprend plus
vite. Les lycéens sont un public très exigeant.
Comme ils n'ont pas le sentiment qu'ils devraient
déjà savoir quelque chose, ils posent
d'excellentes questions que nos étudiants n'osent
plus poser: malheureusement, quand on entre à
l'Université, on s'auto-censure très rapidement.
De plus, quand ils représentent leur
discipline face aux lycéens, les étudiants se
forment une identité d'ethnologues. Ils ne disent
plus «les ethnologues», mais «nous». Ce processus
d'identification est fondamental. Etant donné que
les étudiants vivent cette identité d'ethnologues
personnellement, ils travaillent mieux: ils
synthétisent la thématique qu'ils abordent,
choisissent des exemples édifiants et optent pour
un langage simplifié, ce qui ne veut pas dire
simpliste.
Cette expérience leur apprend à
traduire, vulgariser, trouver les points forts
dans les yeux du public auquel ils s'adressent.
Comme peu d'étudiants deviennent des ethnologues
professionnels, ils se préparent ainsi à rendre
compréhensible le discours ethnologique pour les
milieux qu'ils investiront. A savoir le
journalisme, le domaine de l'intégration et de
l'immigration, ou encore les organisations
internationales.
Qu'est-ce que vos
étudiants peuvent apporter à des lycéens?
- L'ethnologie est à même d'éveiller une
attitude non-moralisatrice face aux phénomènes
sociaux. Si tout va bien, l'anthropologie permet
de réfléchir, de critiquer et ensuite seulement de
se positionner face au quotidien. Je crois que
nous avons aujourd'hui besoin de ce regard qui va
contre l'urgence et la réflexion à court terme:
les anthropologues refusent de conclure trop vite.
Et s'il y a une chose que notre discipline exige,
c'est du temps.
Outre la distance,
l'anthropologie est à même d'apporter un regard
comparatif. Par exemple, il nous a été demandé
d'intervenir dans un cours qui traite du rôle des
femmes au Moyen-Age. Mes étudiants ont proposé de
s'interroger sur les diverses manières dont le
rapport «mère-enfant» est conçu dans différentes
cultures. Au niveau de la maturité, les
professeurs n'ont que rarement le temps de
pratiquer ce détour par des cultures différentes
de la notre.
La démarche a-t-elle
du succès? Qui s'y est intéressé? - Nous
avons eu trop de demande et avons dû en refuser.
C'est pourquoi nous avons arrêté rapidement de
faire de la publicité. A l'heure actuelle, nous
proposons vingt groupes de deux étudiants qui
interviendront principalement dans les cours dits
«d'options complémentaires». En majorité, ce sont
des cours d'histoire, de géographie, de
philosophie ou de français.
Aimeriez-vous prolonger cette
expérience dans un plus long terme? -
D'ici quelques années, j'espère participer à la
création d'un module d'options complémentaires en
sciences sociales et humaines dans les lycées. La
psychologie, la linguistique, la sociologie et
l'anthropologie pourraient s'y associer. Cela
pourrait être très profitable pour les élèves.
D'autant plus que partout en Suisse et en Europe,
on observe une augmentation exponentielle des
étudiants en sciences sociales et humaines.
Pourquoi un tel engouement pour ces
disciplines? - A mon sens, cette demande
est liée au sentiment que la société se
complexifie. Les médias nous rapportent l'image
d'un monde en évolution radicale, où les relations
internationales et interculturelles deviennent
centrales. En outre, nous faisons face à de gros
problèmes liés à l'environnement et à la
différence des richesses qui ne cesse de croître.
Avec un engagement assez louable, les étudiants
s'interrogent sur ces questions.
Et même si,
par la suite, ils ne font pas des études en
sciences humaines, ce serait intéressant que les
lycéens puissent côtoyer tous les outils de
réflexion leur permettant de développer un regard
critique sur le monde et le quotidien. Nous sommes
dans un moment de l'histoire plutôt pessimiste où
l'on ne peut pas se contenter de regarder
béatement le progrès humain comme on pouvait le
faire dans les années 1960.
Les sciences
sociales devraient se joindre aux enseignements
classiques de philosophie, d'histoire et de
civisme pour aider les élèves à faire face à cet
avenir incertain avec le plus de lucidité
possible.
Les universités sont
aujourd'hui en concurrence. Avez-vous la volonté,
en vous «immisçant» dans les lycées, de renforcer
la présence et la visibilité de votre institut? Et
cela d'autant plus qu'un concours d'architecture
visant à agrandir vos locaux et ceux du Musée
d'ethnographie est en cours? - Toute
expansion est perçue comme une volonté hégémonique
et que je dise que ce n'est pas le cas ne sert
strictement à rien! Mon ambition institutionnelle
est indissociable de mes croyances
intellectuelles. Je crois sincèrement aux mérites
de ma discipline. Dans les rivières d'encre qui
vont couler autour du processus de Bologne et,
notamment, la résistance des professeurs
d'université au changement qu'il impose, il ne
faut pas oublier ce point: en tant
qu'intellectuels, nous nous attachons de manière
très profonde aux méthodes, aux concepts et à
l'histoire de nos disciplines.
Notre capacité
à être de «vrais» scientifiques, tout comme notre
«conservatisme» d'universitaires relèvent de cet
attachement, de cette identification forte à une
manière de voir le monde. Et c'est justement ce
processus d'identification que j'essaie
d'accélérer avec nos étudiants, par le biais de
leur travail dans les lycées.