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Neuchâtel/article
«L'anthropologue peut aiguiser l'oeil critique des lycéens»

   ISABELLE STUCKI   

Paru le Samedi 14 Février 2004

.
NeuchâtelNEUCHÂTEL - Depuis le mois de janvier et jusqu'à la fin de l'année scolaire 2004, l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel initie des lycéens à l'anthropologie. Rencontre avec Ellen Hertz, initiatrice du projet.

A l'occasion du centenaire du Musée d'ethnographie de Neuchâtel (MEN), une quarantaine d'étudiants issus de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel ont consacré un séminaire avancé à l'enseignement de l'anthropologie dans les écoles. Par groupe de deux, ils se rendent maintenant à la rencontre de quelque 400 lycéens. Les étudiants interviennent deux fois deux heures en classe, puis emmènent les lycéens au MEN pour une visite. Négociés avec les enseignants, les thèmes, tels que le racisme, le colonialisme ou la mort, s'inscrivent dans le programme. Le propos a été cadré et un plan de travail a été établi. Docteure en anthropologie et directrice de l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel, Ellen Hertz chapeaute ce projet novateur.

Le Courrier: Quel enseignement souhaitez-vous que vos étudiants retirent de leur travail auprès des lycéens?
Ellen Hertz: Je souhaite que les étudiants en ethnologie acquièrent l'expérience de l'enseignement. Car il me semble que lorsque l'on est de l'autre côté de la classe, on apprend plus vite. Les lycéens sont un public très exigeant. Comme ils n'ont pas le sentiment qu'ils devraient déjà savoir quelque chose, ils posent d'excellentes questions que nos étudiants n'osent plus poser: malheureusement, quand on entre à l'Université, on s'auto-censure très rapidement.
De plus, quand ils représentent leur discipline face aux lycéens, les étudiants se forment une identité d'ethnologues. Ils ne disent plus «les ethnologues», mais «nous». Ce processus d'identification est fondamental. Etant donné que les étudiants vivent cette identité d'ethnologues personnellement, ils travaillent mieux: ils synthétisent la thématique qu'ils abordent, choisissent des exemples édifiants et optent pour un langage simplifié, ce qui ne veut pas dire simpliste.
Cette expérience leur apprend à traduire, vulgariser, trouver les points forts dans les yeux du public auquel ils s'adressent. Comme peu d'étudiants deviennent des ethnologues professionnels, ils se préparent ainsi à rendre compréhensible le discours ethnologique pour les milieux qu'ils investiront. A savoir le journalisme, le domaine de l'intégration et de l'immigration, ou encore les organisations internationales.


Qu'est-ce que vos étudiants peuvent apporter à des lycéens?
- L'ethnologie est à même d'éveiller une attitude non-moralisatrice face aux phénomènes sociaux. Si tout va bien, l'anthropologie permet de réfléchir, de critiquer et ensuite seulement de se positionner face au quotidien. Je crois que nous avons aujourd'hui besoin de ce regard qui va contre l'urgence et la réflexion à court terme: les anthropologues refusent de conclure trop vite. Et s'il y a une chose que notre discipline exige, c'est du temps.
Outre la distance, l'anthropologie est à même d'apporter un regard comparatif. Par exemple, il nous a été demandé d'intervenir dans un cours qui traite du rôle des femmes au Moyen-Age. Mes étudiants ont proposé de s'interroger sur les diverses manières dont le rapport «mère-enfant» est conçu dans différentes cultures. Au niveau de la maturité, les professeurs n'ont que rarement le temps de pratiquer ce détour par des cultures différentes de la notre.


La démarche a-t-elle du succès? Qui s'y est intéressé?
- Nous avons eu trop de demande et avons dû en refuser. C'est pourquoi nous avons arrêté rapidement de faire de la publicité. A l'heure actuelle, nous proposons vingt groupes de deux étudiants qui interviendront principalement dans les cours dits «d'options complémentaires». En majorité, ce sont des cours d'histoire, de géographie, de philosophie ou de français.


Aimeriez-vous prolonger cette expérience dans un plus long terme?
- D'ici quelques années, j'espère participer à la création d'un module d'options complémentaires en sciences sociales et humaines dans les lycées. La psychologie, la linguistique, la sociologie et l'anthropologie pourraient s'y associer. Cela pourrait être très profitable pour les élèves. D'autant plus que partout en Suisse et en Europe, on observe une augmentation exponentielle des étudiants en sciences sociales et humaines.


Pourquoi un tel engouement pour ces disciplines?
- A mon sens, cette demande est liée au sentiment que la société se complexifie. Les médias nous rapportent l'image d'un monde en évolution radicale, où les relations internationales et interculturelles deviennent centrales. En outre, nous faisons face à de gros problèmes liés à l'environnement et à la différence des richesses qui ne cesse de croître. Avec un engagement assez louable, les étudiants s'interrogent sur ces questions.
Et même si, par la suite, ils ne font pas des études en sciences humaines, ce serait intéressant que les lycéens puissent côtoyer tous les outils de réflexion leur permettant de développer un regard critique sur le monde et le quotidien. Nous sommes dans un moment de l'histoire plutôt pessimiste où l'on ne peut pas se contenter de regarder béatement le progrès humain comme on pouvait le faire dans les années 1960.
Les sciences sociales devraient se joindre aux enseignements classiques de philosophie, d'histoire et de civisme pour aider les élèves à faire face à cet avenir incertain avec le plus de lucidité possible.


Les universités sont aujourd'hui en concurrence. Avez-vous la volonté, en vous «immisçant» dans les lycées, de renforcer la présence et la visibilité de votre institut? Et cela d'autant plus qu'un concours d'architecture visant à agrandir vos locaux et ceux du Musée d'ethnographie est en cours?
- Toute expansion est perçue comme une volonté hégémonique et que je dise que ce n'est pas le cas ne sert strictement à rien! Mon ambition institutionnelle est indissociable de mes croyances intellectuelles. Je crois sincèrement aux mérites de ma discipline. Dans les rivières d'encre qui vont couler autour du processus de Bologne et, notamment, la résistance des professeurs d'université au changement qu'il impose, il ne faut pas oublier ce point: en tant qu'intellectuels, nous nous attachons de manière très profonde aux méthodes, aux concepts et à l'histoire de nos disciplines.
Notre capacité à être de «vrais» scientifiques, tout comme notre «conservatisme» d'universitaires relèvent de cet attachement, de cette identification forte à une manière de voir le monde. Et c'est justement ce processus d'identification que j'essaie d'accélérer avec nos étudiants, par le biais de leur travail dans les lycées.


 
   
   
 
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