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Langage non-discriminatoire : démarche futile ou action utile face à un réel problème?

Si les débats et les questions foisonnent autour des concepts de langage épicène et de féminisation du langage, la question qui a occupé la recherche scientifique sur le sujet dans les sciences du langage ces 10 dernières années porte principalement sur les sens possibles de la forme grammaticale masculine.

Quels sont les sens activés spontanément lorsque nous rencontrons, dans un texte, ou dans le discours, un mot à la forme grammaticale masculine, se référant à une personne ou à un groupe de personnes ? A quoi pensons-nous quand nous lisons ou entendons le mot, un étudiant ou des étudiants ?

  • Masculin spécifique et masculin générique: un message ambigu

    Les règles grammaticales françaises nous disent que le masculin, contrairement à la forme grammaticale féminine, est gratifié de deux sens possibles. Le premier, le sens dit spécifique, implique que le masculin se réfère à un ou à plusieurs hommes (si le mot est au pluriel). C’est ce sens-là que nous apprenons en premier à l’école, en le contrastant bien sûr à l’utilisation de la forme féminine pour se référer à une ou plusieurs femmes. Par exemple, un homme jouant de la musique est un musicien, alors qu’une femme jouant de la musique est une musicienne.

    Formellement, ce n’est que plus tard que nous apprenons le deuxième sens (1), le sens dit générique, qui implique quant à lui que le masculin peut être utilisé pour se référer à un groupe mixte (composé de femmes et d’hommes (2)) ou à un groupe dont nous ne connaissons pas la composition (où dont la composition n’est pas importante).

    En termes de compréhension, ce double-sens engendre une certaine ambiguïté que notre cerveau, ou plus spécifiquement notre système cognitif, doit gérer (3). Dès lors, un nombre important d’études se sont concentrées sur la manière dont le système cognitif gère cette ambiguïté (4). Cette question est importante, car la valeur attribuée à la forme masculine guide la compréhension du texte ou du discours, ainsi que les comportements qui y sont liés.  

  • Que dit la recherche?

    A l’heure actuelle, pratiquement toutes les recherches sur le sujet s’accordent à dire que le sens spécifique de la forme grammaticale masculine (càd., forme grammaticale masculine = homme) domine notre compréhension, et ceci dans toutes les langues ayant un genre grammatical basé sur la correspondance entre humains et langue. Ainsi, il est maintenant indéniable qu’en lisant la phrase Les musiciens sortirent de la salle, nous formons spontanément une représentation mentale constituée d’une majorité d’hommes.

    Les modèles de compréhension les plus récents (5) suggèrent même qu’il nous est impossible d’empêcher l’activation du lien forme grammaticale masculine = homme, cette activation échappant totalement à notre contrôle. Même en demandant à une personne de penser le masculin comme une forme grammaticale générique, incluant les femmes et les hommes, ne suffit pas à éviter l’activation de ce lien. La forme masculine devient donc réductrice – en terme de représentation –, car même si elle est souhaitée comme inclusive (femmes et hommes), donc générique, notre système cognitif peine énormément à la considérer comme telle.

  • Références

    1 Pour une discussion sur la séquence de cet apprentissage, voir :
    Gygax, P., Gabriel, U., Sarrasin, O., Garnham, A. & Oakhill, J. (2009). Some grammatical rules are more difficult than others: The case of the generic interpretation of the masculine. European Journal of Psychology of Education, 24, 235-246.

    2 De fait, il suffit d’un homme pour que le mot utilisé soit écrit au masculin

    3 Irmen, L., & Kurovskaja, J. (2010). On the semantic content of grammatical gender and its impact on the representation of human referents. Experimental Psychology, 57, 367–375.

    4 Par exemple, en français : 
    Gygax, P.M., Sarrasin, O., Lévy, A., Sato., S., & Gabriel, U. (2013). La représentation mentale du genre pendant la lecture : état actuel de la recherche et directions futures. Journal of French Language Studies, 23, 243-257.

    En allemand :
    Esaulova, Y., Reali, C. & von Stockhausen, L. (2014). Influences of grammatical and stereotypical gender during reading: Eye movements in pronominal and noun phrase anaphor resolution. Language, Cognition and Neuroscience, 29, 781-803. doi:10.1080/01690965.2013.794295

    5 Gygax, P., Gabriel, U., Lévy, A., Pool, E., Grivel, M., & Pedrazzini, E. (2012). The masculine form and its competing interpretations in French: When linking grammatically masculine role names to female referents is difficult. Journal of Cognitive Psychology, 24, 395-408.

Les principes à retenir

  • Si l’on ne se réfère pas spécifiquement à une personne ou à un genre, privilégier les termes et formulations non-genrées.
  • Accorder les désignations par rapport au genre des personnes.
  • Utiliser le point médian « · » pour les formes contractées destinées à signifier la mixité, et non pas les parenthèses, ni la barre oblique.

Nota bene:

  1. La déclaration de principe de masculin à valeur universelle est à éviter ! Par exemple, il est vivement déconseillé d'écrire dans une note de bas de page : « Pour faciliter la lecture du document, le masculin est utilisé pour désigner les deux sexes ».
  2. Recourir systématiquement à la désignation Madame et renoncer à la désignation Mademoiselle

 

Des ateliers de sensibilisation seront bientôt proposés!

Pistes pour une rédaction non-discriminatoire