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Le "Dictionnaire suisse romand" tout juste paru connait un extraordinaire succès. Pour tout Romand qui se respecte, c'est un régal, qui nous convainc de ceci: entre la langue que nous parlons ici et celle de nos grands voisins français, il existe un abîme! |
Sortie le 2 décembre, la première édition du Dictionnaire suisse romand, tirée à des milliers d'exemplaires, a été écoulée en une semaine! La deuxième édition est en passe d'être épuisée à son tour et Marlyse Pietri, directrice des Editions Zoé, vient de passer commande à l'imprimeur de la troisième.
Populaire, outil de travail remarquable, cet ouvrage comble un vide. On savait que nos amis français s'étonnaient quand on réclamait un linge à l'hôtel (il faut dire serviette) et s'amusaient quand on disait nonante. Mais on était loin de se douter de l'ampleur de nos différences linguistiques, qui révèlent à quel point la réalité dans laquelle nous, Suisses romands, vivons, diffère de celle des Français.
A mesure qu'on y furète et le compulse, cet ouvrage nous amène à chérir toujours plus cette langue "bien de chez nous", avec ses trouvailles, ses bonheurs, ses richesses. Le lecteur s'amuse, ressent tout soudain un plus grand sentiment d'appartenance avec ce coin de pays. «Mis dans le dictionnaire», les mots que les Romands emploient tous les jours prennent un caractère de noblesse, suscitent un sentiment de fierté.
Le voudrait-on qu'en recourant presque uniquement à ce bon millier d'expressions, on pourrait ne parler que "le romand"! Lisez donc le bref échange de lettres imaginé ci-dessous.
Cher cousin de
Paris, Quel chouette samedi! Les gosses se sont
amusés comme des fous au tir-pipes; comme ils
étaient une craquée, il a fallu faire un
tournus, et ils bringuaient tous pour des sous. Au premier
coup, le petit Julien s'est fait secouer par le recul, Steve
l'a traité de sacré chiard, et il a
piqué la mouche. Jack, lui, était
complètement roillé, il revenait tout juste
d'un cours de répét, de l'autre
côté de la barrière de röstis,
où il l'avait beaucoup pilé, alors il
s'éclatait, il voulait faire une pétée
de trucs. Au troquet, un peu plus tard, il n'arrêtait
pas de recommander. Encore un déci, et encore un! Son
frangin Serge a essayé de régater un moment,
sans succès. Puis il s'est mêlé à
notre conversation. La sommelière (quelle
bédoume!) lui faisait des masses d'allusions
olé olé. Serge ne voyait jamais passer le
puck, mais c'est pas le gars à se miner le plot. II a
fini par faire joujou avec le Natel qu'il se trimballe
depuis la semaine dernière; tu sais qu'il grimpionne
dans l'administration, Serge. En allant reprendre la bagnole, on est
tombé sur petit Jean qui pétouillait avec son
boguet maquillé, un gros pommeau qui ébrique
toujours tout ce que ma sur lui donne pour son anni et
qui était complètement grinche parce que sa
bonne amie venait de le jeter comme une panosse. A 7 heures, on s'est tous
retrouvés chez grand-papa et grand-maman. Sur le pas
de la porte nous attendaient les inévitables
cafignons. On s'est précipité à
l'intérieur. Quelle fricasse, on avait tous la
débattue! Direct au carnotzet. Grand-papa est
allé réduire la poussette et est revenu avec
Adeline dans ses bras, il a failli s'encoubler, elle s'est
réveillée et elle s'est mise à meuler;
ma sur lui a filé une lolette et basta. Antonin et sa femme, les nouveaux voisins
de grand-papa, sont arrivés. On a fait schmolitz. On
était une dizaine, et toute la tablée
barjaquait à qui mieux mieux. Pour finir, Serge est
monté sur un escabeau pour descendre le caquelon du
tablar. On n'a pas oublié le coup du milieu.
Santé! A minuit, on s'est tous glissés
sous nos duvets. Cher cousin de Suisse
romande, Dis! c'est du chinois, ton suisse romand!
Décidément, nous ne sommes que de lointains,
de très lointains cousins. Je n'ai rien compris
à ta lettre; grâce au ciel, j'ai pu me procurer
en librairie le Dictionnaire:suisse romand qui vient de
paraître. La prochaine fois, écris-moi dans un
français plus catholique. Pour ton salut, voici ce
que donne ta lettre, dûment traduite en
français hexagonal: Quel chouette samedi! Les gosses se sont
amusés comme des fous à un stand de tir de la
fête foraine; comme ils étaient toute une
équipe, il a fallu organiser une rotation, ils nous
harcelaient tous pour avoir des sous. Au premier coup, le
petit Julien s'est fait secouer par le recul, Steve l'a
traité de sacré froussard, et il s'est mis en
colère. Jack, lui, était
complètement fou, il revenait tout juste de son cours
d'entraînement militaire annuel, au-delà de la
frontière avec la Suisse alémanique, où
il en avait bavé. Alors, il s'éclatait, il
voulait faire un tas de choses. Au troquet, un peu plus
tard, il n'arrêtait pas de remettre ça! Encore
un ballon de vin, et encore un! Son frangin Serge a essayer
de lui tenir tête un moment, sans succès. Puis
il s'est mêlé à notre conversation. La
sommelière (quelle tarte!) lui faisait des masses
d'allusions olé olé. Serge n'en saisissait pas la moindre,
mais c'est pas le gars à se casser la tête. Il
a fini par sortir son téléphone portable (cher
cousin, ton dico romand m'apprend que vous avez formé
cet horrible mot-valise Natel d'après les
premières lettres des mots allemands national et
Telefon!), donc il a fžni par sortir son
téléphone mobile qu'il trimballe depuis la
semaine dernière; tu sais qu'il ambitionne de grimper
dans l'administration, Serge! En allant reprendre la bagnole, on est
tombé sur petit Jean qui n'arrivait pas à
remettre en marche sa mobylette au moteur poussé, un
gros maladroit qui casse toujours tout ce que ma sur
lui donne pour son anniversaire et qui était de
mauvaise humeur parce que sa petite amie venait de le jeter
comme un vieux torchon. A 7 heures, on s'est tous
retrouvés chez bon-papa et mamie. Sur le pas de la
porte nous attendaient les inévitables patins de
feutre. On s'est précipité à
l'intérieur. Quel grand froid, on avait tous
l'onglée! On s'est aussitôt rendu dans le local
aménagé dans la cave pour boire entre amis.
Papi est allé ranger le landau et est revenu avec
Adeline dans ses bras, il a failli trébucher, elle
s'est réveillée et elle s'est mise à
nous casser les pieds; ma soeur lui a filé une
tétine et basta! Antonin et sa femme, les nouveaux voisins
de papi, sont arrivés. On a décidé de
se tutoyer. On était une dizaine, et toute la
tablée parlait à tort et à travers.
Pour finir, Serge est monté sur un escabeau pour
descendre de l'étagère le poêlon dans
lequel on prépare la fondue. On n'a pas oublié
de faire le trou normand. Tchin-tchin! A minuit, on s'est tous glissés
sous la couette. Cher cousin de
Paris, J'ai bien reçu ta lettre, le
miracle est que nous nous comprenons!


JEAN-FRANÇOIS DUVAL
Construire
27 janvier 1998